Un féminisme décolonial, F. Vergès

Club de lecture #1

Pour cette première édition du club de lecture, je vous propose du militantisme, de la radicalité, avec le dernier livre de Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, paru en février 2019.

L’autrice

Françoise Vergès est une militante au parcours impressionnant : issue d’une famille militante de La Réunion, elle étudie les sciences politiques à l’université de Berkeley aux États-Unis, puis enseigne dans le monde anglo-saxon avant d’occuper de 2014 à 2018 la direction de la chaire “Global South(s)” au collège d’étude mondiale de la Fondation Maison des sciences de l’homme.

Ses travaux gravitent autour de l’idée de décolonialisme : en analysant l’histoire d’Outre-mer, à travers l’histoire des stérilisations et avortements forcés par exemple, et en ramenant au premier plan la question de l’histoire et la mémoire de l’esclavage, elle questionne ce qu’il reste de l’état d’esprit colonial dans nos sociétés contemporaines – ce qu’elle (et d’autres) appelle la colonialité, et les manières dont celle-ci nous façonne encore.

En quatrième de couverture

Ces pages incisives proposent un autre récit du féminisme et posent les questions qui fâchent : quelles alliances avec les femmes blanches ? Quelle solidarité avec les hommes racisés ? Quelles sont les premières vies menacées par le capitalisme racial ? Pourquoi les néofascismes s’attaquent-ils aux femmes racisées ? Ce livre est une invitation à renouer avec la puissance utopique du féminisme, c’est-à-dire avec un imaginaire à même de porter une transformation radicale de la société.

Le texte

Il est radical, très fort. Au centre de son propos : les stratégies et acquis d’un certain féminisme, qui est tombé de sa prétention universelle, et tente encore parfois de la défendre. À l’heure où les mouvements qui veulent rassembler les femmes résument leurs ambitions dans des formules comme une adresse “à toutes”, Françoise Vergès nous rappelle qu’il faut toujours savoir qui sont les femmes qui historiquement, ont eu la parole, et ont pu accéder à des positions de pouvoir, mais aussi quels schémas de domination les différents féminismes reproduisent, parfois sans s’en rendre compte.

Le féminisme qui revendique l’égalité, c’est-à-dire un partage du pouvoir acquis par les hommes ne remet pas en question les bons termes, et reproduit les schémas de domination ignorés par un “féminisme blanc” : Françoise Vergès souligne le fait que, dans le cadre d’un féminisme qui ne prend pas en compte le racisme, les femmes qui ont eu accès aux positions de pouvoir ont pu le faire grâce au travail d’autres femmes, (spoiler alert : les racisées) non reconnu, non valorisé, et invisibilisé.

À partir de là, le féminisme doit remettre en question toutes les oppressions systémiques qui s’appuient sur un système capitaliste, raciste et sexiste, car (et c’est ce qu’il faut retenir à mon sens) toutes les oppressions marchent main dans la main. C’est pour cela que reconnaître le côté systémique du sexisme, c’est aussi reconnaître qu’il peut s’articuler au racisme et à l’exploitation, et qu’il le fait déjà partout dans le monde. D’où l’invitation à une “transformation radicale de la société” : si c’est le système qui est mauvais, on ne vaincra pas en traitant un seul problème, car, même s’il le semble, il n’est pas isolé.

Pour sa structure, le texte est articulé en deux grandes parties : la première définit la position du féminisme décolonial, la seconde retrace comment le féminisme civilisationnel a émergé, quelle est son histoire, et quels éléments révèlent sa présence aujourd’hui.

Vocabulaire, notions clés

racisé-es

Le Wiktionnaire dit : “Victime de racisation, d’un processus d’assignation d’une personne à un groupe humain basé sur des critères subjectifs.”

Le terme est issu de la racisation, terme forgé par Colette Guillaumin, dans L’Idéologie raciste, paru dans les années 1970.

féminisme civilisationnel

C’est lui, le féminisme qui hérite de (et s’est conjugué à) la mission civilisatrice de l’Occident. C’est celui qui a dévoilé les femmes, qui cultive aujourd’hui une méfiance et un mépris général pour les femmes voilées, en distillant des injonctions qui ramènent tout au mode de vie occidental. C’est celui qui construit les cultures que l’impérialisme a — partiellement ou totalement — détruit comme des niches de conservatisme et de tyrannie, en ignorant totalement comment elles fonctionnaient avant la colonisation et la rencontre avec l’Occident.

Sud global

L’autre notion qui est centrale dans les travaux de Françoise Vergès, c’est l’idée du Sud global, qui désigne les pays non “développés”, dits “émergents”, “en voie de développement”, ou ce que l’on appelait anciennement le Tiers-Monde.

L’intérêt de parler de, et de remettre au centre tout ce qui relève du Sud, c’est de décentrer le regard de l’Occident, qui a assimilé, s’est approprié des savoirs (dans le sens le plus large), parfois des cultures, pour ensuite rejeter et marginaliser les populations dont ces savoirs et ces cultures venaient. Françoise Vergès l’écrit mieux que moi (p. 24) :

C’est une lutte pour la justice épistémique, autrement dit celle qui réclame l’égalité entre les savoirs et conteste l’ordre du savoir imposé par l’Occident. Les féminismes de politique décoloniale s’inscrivent dans le long mouvement de réappropriation scientifique et philosophique qui révise le récit européen du monde. Ils contestent l’économie-idéologie du manque, cette idéologie occidentale-patriarcale qui a fait des femmes, des Noir⋅e⋅s, des peuples autochtones, des peuples d’Asie et d’Afrique des êtres inférieurs marqués par l’absence de raison, de beauté, ou d’un esprit naturellement apte à la découverte scientifique et technique.

multidimensionnalité

Dernière notion, qui répond à celle d’intersectionnalité, la multidimensionnalité des rapports d’oppression. Pour Françoise Vergès, l’intersectionnalité postule, ou imagine, que les différentes oppressions seraient bien délimitées, et qu’elles s’ajouteraient comme en blocs les unes sur les autres. Au contraire, la multidimensionnalité invite, en pensant ensemble tous les aspects des rapports de domination, à voir les liens entre les différentes oppressions dans toute leur complexité.

“Je partage l’importance donnée à l’État et j’adhère à un féminisme qui pense ensemble patriarcat, État et capital, justice reproductive, justice environnementale et critique de l’industrie pharmaceutique, droit des migrant⋅e⋅s, des réfugié⋅e⋅s et fin du féminicide, lutte contre l’Anthropocène-Capitalocène racial et crimialisation de la solidarité. Il ne s’agit pas de relier des éléments de manière systématique et finalement abstraite mais de faire l’effort de voir si des liens existent et lesquels. “


On en parle ailleurs


Et vous, vous avez lu Un féminisme décolonial ? Qu’est-ce qui vous a marqué ? Qu’est-ce qu’on devrait en retenir selon vous ?

Qu’est-ce qu’on pourrait/devrait lire la prochaine fois ?

Fondatrice d'Ultramarines, métisse perdue mais en perpétuelle recherche. J'aime le soleil, la mer et les brun⋅es ténébreux⋅ses. Je tente des trucs.

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Une réponse à “Un féminisme décolonial, F. Vergès”

  1. […] mois-ci, Maryse Condé et Françoise Vergès (dans l’ordre […]

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