Ti-babouk

Une toile d'araignée dans la forêt

Ce soir, le jeune garçon qu’on appelait Ti-babouk accepte de parler de l’île de la Réunion. Il est difficile pour Ti-babouk d’avoir une connexion internet rapide comme pour beaucoup de foyers, mais il a réussi à relier son appartement à la fibre, toujours dix à quinze fois plus lente que sur le continent, mais on ne peut pas faire mieux pour le moment. Les travaux ont duré quelques heures, deux hommes ont percé les murs que Ti-babouk loue trois-cent quarante-cinq euros par mois charges non comprises. Beaucoup d’étudiants jalouseraient ce prix bas. Près de la fac, les loyers grimpent et les superficies chutent. Alors il se retrouve à Sainte-Marie avec son quarante mètres carré, à vingt minutes de la fac de Saint-Denis. Il s’agit de sa quatrième année. Grâce à cette continuité qui n’en est absolument pas une car il n’est qu’en deuxième année, Ti-babouk touche sur critères sociaux la bourse du Crous. Qui s’élève pour lui aux alentours de trois cents euros. Le reste de son loyer, ses charges, et sa nourriture, il le demande gentiment à Papa/Maman, ou le plus souvent il le puise sur son compte épargne qui est un condensé des anniversaires et noëls depuis sa naissance. Les études ici ne sont pas plus désagréables qu’ailleurs, il imagine. Les administrations, les prix des courses, c’est autre chose. Par exemple, il roule sans papiers, et il n’a aucune pièce d’identité. Il s’est fait voler l’intégralité de ces pièces-ci une nuit dans une rue où il ne fallait pas traîner à partir d’une certaine heure. Il attend toujours ses papiers. L’essence est également quelque chose d’assez compliqué. Cela lui apprendra, il pourrait prendre une des nombreuses lignes de bus jusqu’à la fac, même pour rentrer à la Saline-les-bains dans l’Ouest chez son père le week-end, comme il le faisait il y a deux ans, mais ces trois heures de bus sous un soleil assez violent l’a vite secoué pour passer son permis. Cela fait, il ne sait pas s’il remontera dans un bus un jour. Pas très écologique, il peut vous l’accorder. S’il se rappelle bien, la place dans le bus est à un euro cinquante en moyenne selon les lignes. Le premier bus kar’Ouest qui passait à cinq minutes à pied de chez lui l’emmenait à la gare de st Paul en moins d’une heure. Le deuxième bus faisait la liaison Ouest – Nord, un « car jaune ». C’était celui qu’il détestait le plus, les vitres étaient tout le temps trop vieilles pour s’ouvrir et on avait rapidement la sueur au dos, les gouttes au front, et on se surprenait parfois à rester bouche ouverte. Une heure supplémentaire pour la traversée. La route du littoral passée, le Barachois traversé, le bus s’arrête à la gare de Saint-Denis. Pour se rendre à la fac, il faut prendre un bus Citalis, cadrant le gros de Saint-Denis. Deux lignes se rendaient à la fac, mais ces bus là étaient toujours, toujours, pleins à craquer. Sauf si on décidait de prendre les bus de neuf heures, dix heures, tant pis pour les cours du matin. On ne va pas arriver devant son amoureuse le front rose, une immense tache noire dans le dos et des auréoles ovales. Quoique la voiture ce n’est vraiment pas mieux. Partant de l’Ouest, comme pour l’Est, les bouchons pour rejoindre le Nord sont impressionnants. Et un Renault Kangoo n’est pas le meilleur véhicule en terme d’économie de carburant et procureur de climatisation. C’est un plein de gasoil par semaine pour cinquante euros. Deux heures suffisent pour effectuer ces quarante kilomètres au lieu de plus de trois heures pour le bus. Sinon, le dimanche matin, quand il n’y a personne, on peut le faire en vingts minutes, trente maximum si on regarde le paysage.

C’est un quotidien assez agréable une fois inscrit dans la routine.

Il est né à Champigny-sur-Marne, dans le 94. Sa mère est réunionnaise et a rencontré son père en métropole quand elle est venue y trouver du travail. Tous les ans, elle essayait de retourner à la Réunion en l’y emmenant. C’était donc un lieu de vacances que Ti-babouk ne définissait jusqu’à ses dix ans que comme « la plage », « les cousins », « le jardin » où il y avait un toboggan, deux balançoires, un manège, que construisait son grand père maternel. La Réunion avait une odeur qu’il n’arrive plus à sentir aujourd’hui. Il y avait un chant d’oiseau très distinct aussi, qu’on arrête d’entendre après quelques jours. C’est plus tard qu’il a vu quel oiseau faisait ce bruit, une tourterelle grise, et il s’amuse maintenant à rechercher sur internet si elle a un autre nom que « tourterelle grise », et en effet, géopélie zébrée.

À ses dix ans, ses parents se sont séparés, et il est passé d’un vendredi après midi à l’école de Romain Rolland A à Champigny sur Marne à un lundi matin à Saint-Gilles-Les-Hauts dans une classe de CM2 de l’école Leconte De Lisle. Il n’aimait plus du tout cette île, il ne voulait que retourner au continent.

Il a fait tout son collège et lycée sur cette île, il y fait ses études depuis 4 ans, sans trop savoir ce qu’il veut faire.

Il ne pense pas vouloir partir.

En fait, cette île est une mère adoptive très autoritaire. Les gens ne vont pas forcément aller vers un zoreille fraîchement débarqué du continent. Mais une fois qu’on est grand, c’est une mère que l’on défend bec et ongle. C’est le genre de mère qui nous raconte des histoires. On est fier de les écouter, de les connaître. Même les jeunes. Dans le 94, Ti-babouk voyait à la bombe écrit un peu partout une grosse partie des département autour de Paris. À la Réunion, c’est partout le même 974 qui est fièrement écrit.

De nombreux Réunionnais quittent l’île pour trouver du travail, ou pour leurs études. C’est sûrement nécessaire, Ti-babouk prend le risque de le dire, mais, l’élite ne peut pas rester ici. Ce n’est pas pour autant de l’abandon ou de la faiblesse que de choisir de rester, il pense. Il veut rester ici car il s’y sent bien tout simplement, il espère avoir un avenir brillant, même si il ne s’en donne aucunement les moyens.

Ce soir il se rend compte qu’il a passé quelques jours de plus à la Réunion qu’à Champigny, et il a ce gentil démon en lui qui le pousse, comme tout bon Réunionnais à défendre ardemment son île. Mais il ne sait pas comment s’y prendre, il dirait juste qu’ici, les plantes poussent mieux. Sur son petit balcon il s’est fait un caprice consistant à bouturer n’importe quoi et planter toutes les graines qu’il trouve. Tout pousse. Il a un pied de letchi (litchi hors Réunion) qui va bientôt dépasser vingt centimètres de haut, et qui a déjà trois mois, plusieurs pots de menthe à partir d’une racine qu’il a trouvé par terre, trois anthuriums, un croton, trois cactus, une bouture de haie, puis il espère voir bientôt sortir ses citrons et ses piments qu’il a planté il y a quelques jours déjà.

Il avoue que les musées, les randonnées, les croisières, les campings, ce genre de choses, on ne le fait qu’une fois. En tant que Réunionnais, il arrive dans le mois qu’on propose entre amis ou en famille « une plage », c’est souvent ce qui est choisi quand on a le temps. Parfois un repas dehors, plage encore, ou dans les hauts, ou bien chez la famille, ou les amis. Un énorme repas. Et c’est tant inscrit qu’il faut un recul immense de sa part pour le remarquer. Mais l’énorme marmite de riz, la casserole de viande, les trois ou quatre barquettes de grain et la glaciaire remplie de dodo et de cot américain est quelque chose qu’on n’a pas, de l’autre côté. Parlons de recul, il repense aux bus, il faut taper des mains deux fois si vous voulez vous arrêter au prochain arrêt. Mais encore une fois, quand c’est inscrit dans le quotidien, on oublie de le faire remarquer.

À l’écriture de cette ligne, il met du riz au feu. Sans savoir encore quel en sera l’accompagnement.

Non, il ne veut pas quitter l’île, parce qu’il s’y sent bien. Il espère que bien y gagner sa vie est possible sans pour autant devoir revenir là-bas. Mais c’est vilain petit canard que de prendre cette décision. Ses amis pourraient dire que c’est triste de rester, qu’ils ne savent pas comment il fait, et les membres de sa famille diraient qu’il n’y a que les cancres qui ne partent pas.

Ou alors, il n’aime juste pas le froid.

Il avoue aimer ses quelques étés qu’il a la chance de passer en métropole, chez ses grands-parents, à Champigny, à s’étonner qu’il y ait toujours du soleil à vingt heures, de la lumière à vingt-trois heures, et re du soleil à cinq heures. À ne rien faire à part se promener dans les grands magasins, les grandes rues, revoir les familles et amis. C’est peut être ça, on aime les lieux de vacances, c’est ça qui est exotique. Mais malgré ça non, Ti-babouk refuse de payer son loyer là-bas. C’est très bien ici. C’est mieux ici. Tout est mieux ici. C’est toujours mieux ailleurs, mais quand on a fait autant l’ici que l’ailleurs, on peut avoir l’audace, j’estime, de juger et préférer.

Il préfère l’île.

Et son riz est prêt.