Soirée dionysienne

Comme la plupart des soirs, je n’avais rien à faire. On m’a proposé de passer au bar, j’y suis allé.

Je vis dans l’ouest, le bar en question est dans le nord, à Saint-Denis. Il y a des bars dans l’ouest, mais que voulez-vous, je n’y connais personne. Il me faut donc un peu d’essence dans mon véhicule.

J’arrive à la station vers dix-neuf heures quarante-cinq. Les pompistes sont sur le point de ne plus servir. Bien que je fasse toujours mon essence moi même, je n’aime pas du tout l’atmosphère du libre service nocturne. Je m’applique à mettre vingt euros, et vu que je n’ai plus de clopes, j’en rachète.

« Bonsoir, j’ai vingt euros de gasoil sur la quatre, et je vais prendre un paquet de Lucky Strike Double Menthol. » Vingt-huit euros cinquante.

J’entre dans le bar vers vingt heures quarante cinq, ça roulait bien. C’est ma cousine qui m’a invité ce soir, et sa table est surpeuplée. Je fonce au bar.

« Bonsoir, une fisher blonde en cinquante s’il vous plait ! » Quatre euros. La musique est vomitive, l’alcool est tiède, mais les compagnies sont agréables. Je commande un autre verre. Quatre euros.

La soirée s’allonge, je m’ennuie, ma cousine est partie avec quelqu’un depuis un moment et j’ai trop bu pour prendre le volant. Je commande ce que je pense être mon dernier verre, quatre euros.

Une fille m’accoste, elle cherche un transport, et me dépanne une cigarette. Pas moyen de lui faire comprendre que j’en avais déjà un paquet à peine entamé. Elle me tendait son verre après chacune de ses gorgées. Bien sûr que j’en ai bu, ça ne me coûtait rien. On parlait du chemin à faire pour la déposer chez elle plus tard, sans transitions de nos projets de vie. Mais mes trois précédents verres commençaient à vouloir s’échapper de mon corps, « excuse moi, il faut absolument que je pisse ». Je ne l’ai plus revue après ça. Mon soulagement accompli, je regagne la table où boivent encore le reste des amis de ma cousine. Ils cherchaient où se procurer une bouteille pour leur after. Si on avait été dans l’ouest, j’aurais sans doute eu des bon plans. Ils s’étaient mis d’accord sur une bouteille de vodka et un coca, ce soir à trente euros, et je n’allais pas y participer.

Je change de table, d’ambiance, de gens. Ce sont des anciens amis de la fac. Qui n’ont pas changé leurs vielles habitudes, je voyais un goulot vert de bouteille de rhum Charrette dépasser d’un des sacs. « Romain, je nous prends deux verres et tu les aromatises, ça te va ? » Il répondit en riant fort : « Tu m’avais manqué! ». Je vais donc au bar pour la dernière fois : « Re-bonsoir, deux blondes fishers en vingt-cinq ! », Cinq euros.

On a parlé du bon vieux temps, des gens qui changent, d’argent, de couples, de sexe. On était bien accompagnés, la parité était parfaite, nous étions six. Et vu que personne n’était intéressé par personne, la soirée allait être longue si on restait là, sans doute. Alors quelqu’un proposa d’aller en boite, celle à une rue, en bas de la cathédrale derrière le bar. Je déteste les boites, mais ça faisait bien plusieurs mois que je n’avais pas vu ces gens, très heureux de me retrouver. Arrivés devant la boite, un détail me revient, j’étais en savate. Nous étions sur le point d’entrer, et j’allais annoncer mon erreur vestimentaire au groupe mais il se trouve que je connaissais le videur. Il m’attrapa le bras, me fit la bise, tamponna mon poignet et me lança moi et mon groupe à l’intérieur de la boite.

J’étais assis profondément dans un siège de l’espace fumeur, à me concentrer, à garder le contrôle de la situation, l’alcool commençait à frapper doucement.

« T’as cinq euros ? » qu’une fille du groupe me dit. Je lui demande pourquoi, elle me montre les chichas exposées sur le bar de la boite, qu’on pouvait louer à vingt-cinq euros. J’en ai même mis dix. On est tous restés là ensembles à parler, au fond du coin fumeur d’une boite, jusqu’à ce que l’alcool redescende.

En sortant, l’un de nous s’écroule au sol, il n’avait sûrement rien avalé de la journée. Au bar j’avais réveillé un peu l’ambiance, en boite j’ai fait la bise au videur, j’allais être fidèle à mon image de héros de la soirée. Je suis allé, tout titubant, à la station la plus proche, pour cinq euros de bouteilles d’eau bien fraîches. Le groupe entier allait en avoir besoin au final.

Tout le monde est chez soi, en sécurité. Le jour va se lever, et la soirée dionysienne m’aura coûtée soixante euros cinquante.

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