Mon île

photo d'une personne enfouissant sa tête dans la fourrure d'un chat qui regarde le spectateur

Si on me demandait d’écrire La Réunion telle que je l’ai perçue et ressentie, il en sortirait un texte profondément niais, évidement je m’y refuse, question de dignité. Je m’efforcerai donc dans ces quelques lignes de la regarder comme je l’ai pensée.

Je suis née à La Réunion d’une mère créole blanche de la Montagne et d’un père breton. L’identité personnelle n’a jamais été pour moi source de grands questionnements, je reste assez persuadée par le modelage humain. D’une part je ne nous pense pas assez stables pour ne pas recevoir d’influences qu’elles soient positives ou négatives, d’autre part je crois à l’impact du temps sur l’avancée et le changement de mon moi intérieur. Je ne me perçois jamais comme une entité statique, au contraire, j’imagine ne pas être figée. La Réunion est donc pour moi très loin d’un questionnement identitaire, je ne suis pas plus réunionnaise qu’homo ou hétérosexuelle, que française. La seule identité que je serai prête à m’attribuer est un athéisme virulent auquel je me rattache dur comme fer pour ne pas tomber dans tout ce que désormais je supporte difficilement.

Précisément, La Réunion m’apportait une capacité d’acceptation de la religion que je n’ai plus ici. Toute forme d’élitisme politique et de hiérarchisation sociale par l’appartenance à une religion me semblait très lointaine.
Au contraire, chacun pouvait me charrier et me dire combien j’étais inculte dans le théologique sans le vivre comme un affront profond. J’ai passé du temps au catéchisme et des mercredis à la medersah avec ma copine. Il parait même que je me suis convertie. J’allais manger des briyanis le samedi et j’écoutais les belles paroles familiales et chrétiennes le dimanche autour d’un cari cochon. J’aimais cette possibilité de ne pas se sentir continuellement heurté, de ne pas avoir à me taire de peur de blesser systématiquement mais de pouvoir discuter avec une certaine spontanéité. Il y avait quelque chose du l’ordre de « c’est comme ça ». Certainement était-ce dû à l’habitude, à l’ignorance d’autre chose. Je ne me posais même pas la question de ma place chez les zoreils, les créoles, les chinois (ah oui les mines de Fang Fang…), les zarabs, les comoriens…

J’étais du genre plutôt casse gueule, je ne pourrais que peu parler des trésors naturels dont recèle La Réunion mais abondamment des quelques quartiers que l’on pense « chauds » à La Réunion. Les retours de bars tard le soir à pieds, entre le butor et la source, ont été toute mon adolescence. Je ne ferai pas l’éloge d’une certaine témérité qui avec du recul sonne un peu inconsciente voire immature. Je dirai simplement que chacune des personnes rencontrées si tard a eu à m’apporter. On discutait, on marchait ensemble. Je reste persuadée que l’absence de crainte, que ne pas prendre la fuite face à des gens qui inspirent semble-t-il la crainte, est la meilleure façon de se faire des copains. Tout semblait fonctionner comme ça, connaître les gens et les respecter semble être la meilleure des façons de ne pas se faire emmerder.

Je viens d’une famille monoparentale tout à fait modeste voire, parfois, en grosse galère. Pendant très longtemps, la survie financière était toute dépendante de la météo : ma mère avait pour lubie les brocantes, refusant parfois de rentrer dans un moule plus normé, toujours est-il que le dimanche matin vers deux heures, avant la brocante du front de mer de Saint-Paul, lorsqu’il pleuvait, on ne rigolait que très peu.

La Réunion c’est aussi ça, c’est une misère économique où les inégalités pouvaient se faire ultra violentes et visibles à deux kilomètres d’intervalles. Ce qu’il y a de plus étrange pour moi à La Réunion c’est une absence de révolte. À La Réunion j’ai eu ce sentiment de pouvoir parler de beaucoup de choses, bien souvent anodines, avec énormément de monde et beaucoup de sourire. Du serveur du Café Edouard à mes profs en passant évidemment par ma boulangère, les gens ne cessaient de me surprendre. La politique, il me semble qu’on en parle, mais je ne crois pas que beaucoup de choses ressortent des discussions. Comme partout par ailleurs, je pense qu’il manque à La Réunion une structuration dans le discours politique, j’avais souvent l’impression d’un bordel monumental duquel rien ne pouvait émaner. Si ce n’est une colère, mais même elle, je ne la trouvais pas tant.

La Réunion c’est le théâtre, le théâtre du Grand Marché où pour 30 euros il était possible de voir des pièces de qualité une fois par semaine environ toute l’année pour une étudiante. Ce p’tit bout de terre que j’aperçois du ciel dans l’avion qui me ramène là-bas, la sensation de rentrer dans un espace connu et adoré, la mer que j’ai vu pendant 21 ans tous les jours dès que je sortais, tant d’impressions qui me mettent en joie.

Mais La Réunion, c’est aussi devoir partir. Quelques matières dont la philo ne permettent pas d’y rester sans sacrifier certaines aspirations. Je n’ai jamais voulu partir, je n’en ai jamais ressenti le besoin, l’envie et même la possibilité. J’ai fait mon maximum en restant une année supplémentaire en prépa pour ne pas avoir à quitter mes mer(e)s… Mais il fallait bien se lancer.

Je me retrouve à Lyon, et de La Réunion il ne reste que Benoît le chat, ma compagne embarquée sur la route et quelques photos qui traînent. Mon esprit en revanche est nourri, plus du changement d’espace que de la possibilité d’avoir eu une vie dans un ailleurs somme toute assez paradisiaque, je me sens prête maintenant à tant de choses. Le départ est non négligeable car il implique beaucoup humainement : quitter 21 ans d’une vie insulaire où se trouvent tous les gens qu’on aime, tous nos repères, c’est pas forcément évident. Mais je crois que ça permet d’avancer et ça ouvre tant de nouvelles perspectives, tant de façons de voir les choses. En plaisantant je m’amuse souvent à dire que j’ai vécu là où tout le monde rêverait de vivre sans même le demander, La Réunion pour moi elle est innée, elle me prend du dedans quand je pense à elle… Mais je suis tellement pas malheureuse d’être là où je suis.

Vivement la prochaine Dodo pour un coucher du soleil sur le Barachois.