Le vieil homme dans le bus

Je voudrais vous raconter ma soirée.

Aujourd’hui, j’ai bien travaillé. Je suis resté plus longtemps dans la boutique parce qu’un collègue était pas venu aujourd’hui, l’inventaire était plus long à faire, et la patronne m’a demandé de rester plus longtemps, que je serai un peu plus payé pour aujourd’hui. Moi j’étais content, si je pouvais aider et être utile. Le problème, c’est que je quittais la boutique de nuit vu qu’il était un peu plus de dix-neuf heures. D’habitude, je finis à dix-huit heures ! Mais j’ai bien travaillé.

Je n’aime vraiment pas être dehors la nuit.

Je dois prendre le bus à l’arrêt du Petit marché de Saint-Denis, il m’emmène chez moi, à la Bretagne, c’est un peu dans les hauts de Saint-Denis. Ce sont les bus Citalis. Mes préférés, c’est ceux qui sont articulés, en deux voitures, avec un accordéon qui les relie, là. J’ai de la chance, quand je finis à dix-huit heures, il y en a toujours un de ceux là. Et je vais m’installer tout au fond, là où le dos du siège est tout chaud. Mais des fois les places sont prises, alors je me mets dans l’accordéon, ça bouge dans tous les sens, ça pince les pieds et les fesses. Des fois je tombe, mais ce n’est pas grave, je ne me fais jamais mal.

Je n’aime pas être dehors la nuit, j’ai toujours eu peur du noir. Ma mère me rassurait la nuit, elle laissait la lumière dans la case, elle venait me voir de temps en temps. Depuis qu’elle est montée au ciel, c’est devenu difficile, en plus je n’ai pas l’électricité.

Ce soir là il était plus de dix-neuf heures et je suis sorti, un bus attendait déjà à l’arrêt, alors j’ai couru !

Je connaissais tous les conducteurs et conductrices de Citalis de l’après midi. Je n’avais jamais vu celle là, elle avait l’air d’avoir peur, elle faisait les gros yeux et regardait droit devant elle. Comme si il y avait un monstre sur la route. Alors j’ai regardé par le pare-brise, il n’y avait rien, juste la rue du Maréchal Leclerc, vide et toute droite, qui disparaissait au loin. J’imagine que si je devais conduire moi même un bus la nuit, j’aurais peur comme elle.

Alors j’ai passé ma carte sur la machine qui lit les cartes puis j’ai cherché une place où m’asseoir. Enfin, je dis ça, mais j’allais vers le fond du bus. J’ai quand même hésité à m’asseoir dans l’accordéon. Mais c’est là que c’est devenu bizarre, et c’est pour ça que je vous raconte ma soirée.

Il y avait un deuxième accordéon, c’était un bus en trois voitures ! Trois ! Jamais on avait vu un Citalis à trois voitures. Peut-être qu’ils sont tous comme ça la nuit. Il fallait que j’aille au fond de ce bus !

Le deuxième accordéon passé, tout était d’un coup très sombre. Les lumières ne marchaient pas très bien, elles clignotaient. Tout tremblait, le bus démarrait.

Il n’y avait pas grand monde dans cette partie du bus ; en fait, il n’y avait qu’une personne, assise au fond, là où je m’assois d’habitude dans les bus normaux. Sur le dernier banc de trois places au fond des bus, tant qu’il y a une place de libre pour moi, je m’y installe.

C’était un vieil homme, un peu plus âgé que moi. Il était comme ligoté à son siège par des toiles d’araignée, empêtré jusqu’aux chevilles dans des mottes de poussière, sa barbe et ses cheveux avaient poussés autour de l’appui-tête et des accoudoirs, il pouvait un peu tourner la tête, et bouger ses bras. C’est tout. Il devait être là depuis au moins cent ans, c’était sûr !

Je me suis mis à côté de lui après avoir épousseté mon siège avec les manches de mon pull.

Je lui ai dit bonsoir, et lui ai demandé comment il s’appelait :

— Georges.

J’ai voulu lui serrer la main mais, il n’avait pas de main droite. Alors je lui ai pris l’autre main en lui disant mon prénom. Il avait des ongles vraiment très longs, et tordus. C’était la première fois que je voyais quelqu’un avec une seule main.

Je lui ai demandé depuis quand il était là, et pourquoi il était là, parce que je n’osais pas trop lui demander pourquoi il n’avait qu’une main :

— J’ai raté mon arrêt, je n’ai pas pu descendre du bus. Et ça fait huit ans.

Je lui ai demandé quel était son arrêt de bus, et bien figurez-vous que c’était le même que le mien !

Je lui ai dit, et il est resté silencieux pendant tout le reste du trajet. Il a même pleuré en souriant à un moment.

Après dix minutes, nous étions sur le point d’arriver. Je lui ai demandé si je devais taper des mains pour arrêter le bus, ou si il voulait le faire. Il a levé ses deux bras avec sa seule main vers moi en me regardant avec son air amusé, alors j’ai compris, il ne pouvait pas descendre du bus, parce qu’il n’avait qu’une seule main ! Et il ne pouvait pas taper des mains !

J’ai demandé l’arrêt, je me suis levé d’abord, puis lui. Cela a fait un grand bruit, lui qui se détache du siège en cassant sa barbe et ses cheveux, et en brisant sa prison de poussière ; cela a fait aussi un grand nuage. On a un peu toussé lui et moi en sortant. Dehors, il m’a dit merci, puis il a disparu, dans un dernier nuage de poussière.

Il fallait tout de même que je regarde le bus de l’extérieur, un bus à deux accordéons, quand même !

Mais non. C’était un bus tout simple, deux voitures, un accordéon, comme ceux que je prends à dix-huit heures. De l’extérieur, pas de troisième voiture.

Puis il a disparu aussi.

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