Les Lundis frissons #1 – Grand-mère Kal

ombre d'un chat au coucher de soleil

Cher⋅e⋅s lecteur⋅rice⋅s assidu⋅es d’Ultramarines, bonsoir et bienvenue dans les « Lundis frissons » : un ensemble d’articles pour nous amener à la meilleure fête de l’année, aka Halloween. En petit chroniqueur non rémunéré du site, je me suis rendu compte de quelque chose : on connaît tous la bête du Gevaudan, Jack l’Éventreur ou le mystère de la dame blanche, les histoires qu’on se racontait entre adolescents pendant des soirées à se faire peur, mais la plupart de ces histoires ne sont que des sornettes, des balivernes, que dis-je, des calembredaines face à toutes les légendes urbaines et histoires réunionnaises dans lesquelles nous avons grandi. Voici donc de quoi satisfaire votre curiosité morbide et vous donner la chair de poule.

Criké ?

Craké !*

GRAND MÈRE KAL

Il était une fois, à l’époque de l’esclavage, dans les habitations de l’ouest de l’île, une jeune esclave de maison, vivant pour servir ses maîtres. Cette esclave s’appelait Kalla. En tant qu’esclave de maison, elle n’était pas la plus à plaindre du domaine. En tout cas c’est ce qu’on pourrait dire si c’était un domaine normal. Cependant Kalla aurait été la propriété d’un⋅e maître⋅sse esclavagiste cruel⋅le et sans pitié, autant avec les esclaves aux champs qu’avec celles⋅eux de la maison. La pauvre Kalla avait du mal à trouver du soutien, jalousée par les autres esclaves ne bénéficiant pas de son statut mais maltraitée par ses maîtres. Sa seule « amie » était la fille du maître, dont elle s’occupait. Contrairement à son père, la fille du maître était douce avec Kalla, et elle trouvait un peu de réconfort à l’entendre parler de sa vie et de ses soucis de propriétaire blanc. Peut-être que l’entendre se plaindre de son père amusait Kalla, aussi.

Un après-midi chaud de décembre, alors que Kalla lavait du linge dehors, un coursier arriva en panique en criant « Les esclaves se révoltent à Sainte-Suzanne! »

Le maître s’empressa de le recevoir en l’exhortant d’arrêter de crier comme ça. Mais Kalla avait déjà tout entendu.

Plus tard elle apprit par ladi lafé que l’esclave ayant lancé la révolte s’appelait Zélindor, une tête brûlée des concessions de l’est qui avait tenu tête à ses maîtres. Cette nouvelle réchauffa le cœur de Kalla. Il y avait des gens pour s’opposer à ça. Il y avait quelqu’un qui la soutenait, par ses actes. Ce jour là Kalla eut un léger sourire jusqu’au moment de se coucher.

Quelques semaines plus tard, Kalla fut chargée par son maître de récupérer un colis en ville.

Et elle le croisa. Zélindor était là, sur le bord de la route, les vêtements en loque mais chaussant une paire de chaussures neuves, qu’il avait vraisemblablement volées à son ancien maître.

Et ce fut le début d’une histoire d’amour interdite.

Mariés en cachette, Zélindor et Kalla s’enfuirent ensemble, et Kalla rejoignit la révolte. Ils furent traqués à travers les forêts de l’Ouest pendant des mois mais jamais ne furent retrouvés. Jusqu’au jour où Zélindor, rongé par la haine, décida d’enlever l’ancienne maîtresse de Kalla.

Celle-ci, rongée par les remords, décida de s’enfuir avec la jeune fille, trahissant Zélindor. Quand la fille du maître fut retournée à son père, terrorisée et s’en voulant d’avoir eu confiance en Kalla, elle l’accusa de l’avoir enlevé.

Ce fut l’accusation de trop pour Kalla. Poursuivie à la fois par son ancien mari et les sbires de sa seule amie, elle s’enfuit comme elle le pouvait vers la mer. Arrivée à la falaise, acculée, elle se jeta de désespoir dans un gouffre à L’Étang-Salé.

On dit alors que les poursuivants de Kalla la virent au loin, un long voile noire flottant, chuter… et flotter dans les airs. Ils prirent peur et s’enfuirent à leur tour.

Depuis, on dit que Kalla est devenue une sorcière, aigrie et sans pitié. On dit qu’elle ne supporte pas le cri des enfants et qu’elle les enlève le soir venu pour les manger.

Souvent tard le soir, on voit une vieille dame en noir flotter à quelques centimètres du sol, de manière inquiétante. Aujourd’hui encore, Kalla hanterait l’île en quête de vengeance.

Au fil du temps, l’histoire devient un mythe, et l’histoire de « Grand-Mère Kal » est racontée aux enfants avant de dormir… parce qu’on trouve ça marrant de traumatiser des gosses héhé.

C’est même devenu un symbole de la fête d’ Halloween à la Réunion, et une emblème du plus gros événement rock-métal de l’Île, la Nuit de Kal.

Mais quelque part dans les hauts de l’ouest, une vieille dame rigole de tout ce tohu-bohu. Ce soir elle sait ce qu’elle va manger.


*Quand les conteurs de La Réunion commencent une histoire, ils disent « Criké ? » sous entendu « vous êtes prêts à entendre une histoire ? » Et le public répond « Craké ! » bref vous avez compris.


L’histoire que je vous ai racontée ici est issue de ma propre interprétation de plusieurs versions d’une histoire vieille de plusieurs siècles, transmise à l’oral. Certains disent que Kalla était une propriétaire terrienne, d’autres qu’elle aurait appartenu à la famille Desbassayns… bref pas une version ne ressemble à l’autre !

Quelques sources quand même :

Grand-mère Kal a sa page Wikipédia
D’où il sort Zélindor ?
Kissa i lé Grand Mère Kal – Le Letchi