Florebo quocumque ferar : Je fleurirai partout où je serai porté

photo d'une personne jouant du djembé au milieu d'autres

« Gard’ in kou dann’ ton zié, la vérité
Less’ karess’ la liberté, zoué dann’ ton sévé »

Maloya, Ousanousava

Quand je réfléchis à mon sentiment d’appartenance à La Réunion, ce sont les premières paroles qui me viennent en tête. Les paroles d’une chanson, que j’ai très souvent chantées, kayamb en main. 

Le kayamb
Source : julienazam.wordpress.com 


Je suis né à Sainte-Rose, une commune rurale de l’est de La Réunion, bordée au nord par le Pont de la rivière de l’Est, et au sud par l’enclos du volcan et la route des laves. Les paysages verdoyants et les karo canne (champs de canne à sucre) m’y ont vu grandir. C’est dans ce petit coin de La Réunion que j’ai passé les dix-huit premières années de ma vie. 

« Mi na in souvnir, mi na in souvnans,
Quand mi té marmay,

La berce tout’ mon l’enfans’ ! »

Souvnans, Lindigo

Je suis issu d’une famille typique, qui revendique sa culture et l’exprime fièrement. Dans ma tendre enfance, j’ai été bercé par des histoires racontées en créole. Elles commençaient toujours par une expression que tout bon réunionnais doit connaître : « Navé in jour… » (Il était une fois…). Sans oublier le traditionnel appel « Kriké ! », auquel on répond « Kraké ! ». Ces quelques mots  laissaient place à l’imagination et à la rêverie, synonyme de moments de partage et de détente.

Pendant mon enfance, j’ai aussi pris goût à la musique, notamment traditionnelle. On avait tous les instruments de maloya : roulèr, kayamb, pikèr, sati, bobre, djembé et j’en passe. Des réunions de famille, aux réunions de « dalons » (amis), la musique, et notamment le maloya, a toujours été un vecteur de sociabilité. Je me souviens d’après-midis ou de nuits passées à chanter, à l’ombre d’un « pied’bois » ou à la lueur d’un feu de camp. Quelqu’un commençait par donner un rythme, ou entonnait un refrain, et tout le reste du groupe suivait. Les morceaux s’enchaînaient ainsi pendant de longues heures. Ces souvenirs qui restent gravés dans ma mémoire, m’accompagnent encore tous les jours. Mon goût pour la musique est né de ces moments chaleureux. 

Je me souviens aussi de mon éveil concernant un autre sens : le goût. C’est pendant mon enfance que mon palais s’est habitué aux épices et au piment. Le rougail saucisse/boucané, le cari poulet, le massalé coq, la sauce camarons… Tous ont pris une place incontournable dans ma vie. 

J’ai été éduqué dans la tradition créole non seulement au niveau des plats, mais aussi concernant les fruits et légumes lontan. Tout un pan de la connaissance réunionnaise se perd au fil des années. Combien de marmailles, de nos jours, ne connaissent pas le vavang ? Combien n’ont jamais entendu parler du mangoustan ?

Je suis fier d’avoir reçu une éducation et une sensibilisation de ce côté-là. 

Il en va de même pour la médecine traditionnelle créole. En cas de rhume, le remède était simple : « Une tisane de deux ou trois feuilles de cannelle, une branche de citronnelle et un cœur de cerisier amer ». En cas de douleurs abdominales, quelques feuilles de yapana, et le tour était joué.
Je garde en mémoire un souvenir des jardins créoles qui regorgeaient de plantes médicinales, de fleurs tropicales en tout genre, et d’arbres fruitiers. Je me revois courir les pieds nus, sur le gazon de mon jardin, ou sur le sable chaud du littoral.
Je repense à ces belles journées d’été et me revois manger un sorbet zorange ou tamarin, des beignets bananes, des bonbons miel ou encore quelques bouchons ou samoussas chauds. Je revois aussi les petites bouteilles de limonade cot citron ou américain. Je repense aux jus de fruits frais, à lo sicré bigarade (gros agrume utilisé pour les citronnades) ou tamarin.
Que de souvenirs qui restent ancrés. 

« Lo samdi nous té sava, rod’ tamarins, 
Avec sa nous té fé in lo sicré
Zot té dis à nous, vien là pas là marmay, 
Guette dan la cuisine, 
Bana pou fé gato »

Marmay lontan, Baster

Puis je suis allé à Saint-Denis pour commencer mes études supérieures. J’y ai passé deux ans, en classes préparatoires aux grandes écoles littéraires. Les profils étaient divers et variés. Des créoles, des zoréols (métisses créoles/métropolitains) et des zoreils (métropolitains) !  Étant originaire d’une petite commune très traditionnelle, l’arrivée à la capitale m’a fait prendre conscience que  dans les grandes villes, la culture peut se perdre beaucoup plus vite qu’ailleurs. 

Cette période correspond à une première prise de conscience pour moi. Certains ne s’intéressaient pas la culture créole, d’autres étaient même gênés de parler notre langue. Cela a renforcé mon attachement pour ma culture. De là est né une envie de perpétuer la tradition et de la faire connaître. Celles et ceux qui liront ce passage pourront en attester : je ne rate pas une seule occasion pour parler créole ou pour faire revivre la culture qui s’oublie peu à peu.

« Koz kozé pou di vérité sitiasyon nout péi,
Koz kozé langaz nout bann momon papa la donn à nou ! 
Isi koméla tout bann papa momon
I rode koze fransé sanm zot bann zanfan
In kozman makot in kozman insolan
Wi kréol fransé dé lang diféran
[…]
Té mon zanfan i fo ou lé fièr 
Out gayar manièr kozé
Sa papa momon la donn a toué
Langaz po cri ton liberté 
Té mon zanfan i fo ou lé fièr 
Sa langaz ton péi oté
La ba réyoné demoun pou lévé
Wi kréol sa ton kalité
Pa zordi sra domin, fo nou minn nout lang pli loin
Lo pèp i domann po kozé
Lang kréol po rényoné
Pas zordi sra domin fo nou mén nout lang pli loin
Po écrit po nou kozer nou vé nout lang rényoné »

Langkoze, Baster 

Puis, à vingt ans, je décide de quitter La Réunion pour aller poursuivre mes études d’urbanisme en métropole. On dit souvent que c’est en perdant une chose qu’on se rend compte de sa vraie valeur. 

Lorsque je suis arrivé en métropole, tous mes repères ont été bousculés. C’est avant tout une rupture avec ma famille, à laquelle j’étais très attaché. J’ai toujours vécu dans un environnement que je connaissais par cœur. L’immensité de la métropole avait de quoi troubler ma perception de l’espace et renforcer mon sentiment d’éloignement. Et que dire du climat ? Tous les créoles ayant vécu en métropole sont unanimes : l’hiver, c’est le plus dur. J’ai eu la chance d’être arrivé à la bonne période, en septembre. Il faisait encore beau et chaud. Mon corps s’est ensuite adapté progressivement au froid avec l’arrivée de l’hiver. Il n’en demeure pas moins que c’est la saison que je supporte le moins. À partir de 4°C c’est vivable, je peux encore sortir de chez moi sans trop de préparation psychologique. En dessous, il faut multiplier les couches de vêtements. 

Je n’avais jamais connu les couchers de soleils à 17h00, et encore moins à 22h00. Il a fallu s’adapter à ces nouvelles conditions de vie, à un nouvel environnement, se faire de nouveaux amis,… C’est ainsi que mon île natale a pris encore plus de valeur à mes yeux, alors que j’y étais déjà très attaché (et je pèse mes mots). 

Depuis que je vis en métropole, je me rends compte de la beauté et du charme que pouvait avoir des actes tout à fait anodins à mes yeux auparavant. 

Aujourd’hui, ma créolité s’exprime à travers des actes qui font que je me sens toujours chez moi, et qui prouvent mon attachement. C’est le fait, par exemple, de choisir du sucre roux fabriqué à La Réunion au supermarché. C’est ma playlist sur mon téléphone, qui va des chansons les plus traditionnelles, aux morceaux les plus récents. C’est quand je chante fort des refrains de maloya  ou de séga lorsque je fais ma vaisselle. C’est aussi ces instants où je retrouve mes dalons avec qui je parle exclusivement créole, ou quand je passe un coup de fil à ma famille. 

Et évidemment, le symbole qui crève les yeux, mon soleil en plein hiver, c’est ce qui se trouve dans ma marmite ! « De riz, le grain, cari, sans oublier mon rougail tomate combava ou mon sauce piment su le coté ! ». J’ai tenu un an sans mon pilon et ça relève de l’exploit ! Prochaine étape, et marquez mes mots, JE RAMÈNE MON KAYAMB ! Bon courage à mes voisins !

“Mwin pa blan
Non mwin pa nwar
Taz pa mwin si mon listwar
Tortiré kaf yab malbar
Mwin nasyon bann fran batar
Mwin pa blan
Non mwin pas nwar
Tarz pa Mwin si mon listwar
Sinwa Zarab Zorèy Komor
Mwin nasyon bann fran batar
Rod atwé si ti vé
Asèt atwé si ti vé
Ton blansité
Rod atwé si ti vé
Giny atwé si ti vé
Ton fransité
Amwin m’la pa bézwin rodé
Amwin ferblan mon kalité
I débord i koul atèr
Sanm tout mon batarsité
Amwin m’la pa bézwin rodé
Amwin ferblan mon kalité
I débord i koul atèr
Sanm tout mon réyonèzté”

Batarsité, Danyel Waro