Édito ergo sum : 04/03/19 – Décoloniser

Une fois encore, je passe en mode solo pour un édito. Bye bye, joie de se reposer sur l’autre quand je suis en panne d’idées ou de choses à dire. On se revoit dans deux semaines, mélange des voix, unissons, dissonances et notes isolées qui donnent à penser.

Cette semaine donc, aucun doute sur qui blâmer pour des réflexions pas finies ou mal formulées. Allez je me lance.

En ce moment à Lyon, un cycle de conférences intitulé “Perspectives antiracistes et postcoloniales” me donne l’occasion d’apprendre plein de choses intéressantes et – personnellement – existentiellement chargées. Entre autres, conférence et rencontre autour d’un livre par Françoise Vergès, dont le parcours me laisse béate d’admiration et m’inspire beaucoup. Et puisqu’on avait ouvert le sujet la dernière fois, continuons notre parcours avec quelques comptes-rendus de conférences, rencontres et autres événements instructifs

J’ai déjà parlé dans l’édito précédent de ma lecture du moment (je lis lentement, oui) de La République coloniale, ouvrage collectif qui décrypte comment les idéaux de la république ont pu nourrir le fait colonial, quelles relations ont pu s’établir entre ces deux univers, et quelles traces de cette pensée restent dans nos attitudes contemporaines. Ce qui attire le plus mon attention, et ce qui m’intéresse le plus, c’est justement ces restes contemporains de ce qui n’est que très peu ou très mal pensé par les historiens, philosophes, et autres universitaires qui façonnent les représentations collectives. Mais ça avance, justement avec la notion de décolonial.

Post- et dé-colonial

Comme ça m’embête quand les mots sont flous, et qu’il semblerait que les termes “post-” et “dé-“colonial soient utilisés l’un pour l’autre de manière interchangeable, la question se pose : est-ce qu’il y a une différence entre post- et dé-colonial ?

J’ai trouvé des réponses dans Wikipédia et à la première conférence du cycle mentionné plus haut.

le postcolonial

Selon Wikipédia,

Les études postcoloniales (de l’anglais postcolonial studies), plus connues sous le terme de postcolonialisme, sont l’étude des théories postcolonialistes qui naissent dans les années 1980 (aux États-Unis, bien plus tard en Europe) au sein du discours postmoderne, en réaction à l’héritage culturel laissé par la colonisation. Les théories postcolonialistes sont plus qu’une simple tentative historiographique et s’inscrivent dans une démarche critique.

Wikipedia, “Études postcoloniales”

Tout commencerait avec Edward Saïd et L’Orientalisme. Mais pour Saïd, tout commence (toujours selon Wiki) avec Frantz Fanon. Fanon est fondateur dans l’élaboration d’une critique du colonialisme (vous vous rappelez, la liberté sur le cadavre du colon, tout ça), et participait activement aux mouvements de libération africains (dont le mouvement algérien qu’on évoquait aussi la dernière fois). Avec Saïd, Homi Bhabha et Gayatri Spivak sont considérés comme fondateurs du postcolonialisme, à partir d’une lecture de Fanon, qu’iels s’inscrivent dans une continuité de sa pensée ou dans une autre forme de réaction.

La démarche des études postcoloniales consiste à dévoiler la constitution des représentations, leur caractère colonial et raciste, entre autres. Il s’agit avant tout de dévoiler les systèmes de valeurs qui est à l’œuvre dans le fait colonial, afin de comprendre les idées et les pratiques qui en découlent.

Françoise Vergès expliquait aussi vendredi soir que le postcolonial s’ancrait beaucoup dans la temporalité, qu’il constituait une manière de regarder le moment et le récit colonial.

le décolonial

A priori, le décolonialisme s’appuie sur les études du postcolonialisme pour réclamer la fin de ces représentations et de ces pratiques qui se perpétuent dans les esprits et la conscience collective. Ces restes, comme les clichés racistes dont des populations entières continuent à subir les conséquences, c’est la colonialité. Françoise Vergès le souligne : la colonialité dépasse le temps du fait colonial. Autrement dit, les représentations racistes et le racisme en lui-même ne prennent pas fin au moment de la décolonisation. Au contraire, on a assisté après les décolonisations à des reconfigurations du colonial.

C’est exactement à la colonialité et à ces reconfigurations que s’intéresse le décolonial.

D’où le projet politique qu’il constitue : la déconstruction de l’idéologie (néo)coloniale qui subsiste ou persiste aujourd’hui. Des collectifs militants intègrent ainsi le décolonial à leur identité et leurs luttes : exemple lyonnais du Collectif des Raciné-e-s, mais aussi cette page Facebook, et, justement, le dernier ouvrage de Françoise Vergès, Un Féminisme décolonial.

Retour dans la ruelle

La conférence de vendredi était intitulée “Les vestiges coloniaux font-ils partie de notre mémoire ?”, et l’une des questions abordées a été celle des monuments, mais aussi des noms de rues. Quelques réponses et éléments à prendre en compte donc, pour compléter (et enrichir ou corriger) notre réflexion de la dernière fois.

Avant de repartir sur Françoise Vergès, j’avais déjà écouté une autre perspective sur l’affaire Fanon à Bordeaux. Dans l’avant-dernier épisode du Tchip, Kévi Donat précisait que dans tous les cas, un lycée Frantz Fanon en Martinique était là pour faire retenir ce nom aux populations pour lesquelles sa mémoire importait vraiment. D’une certaine manière, il est rejoint par Françoise Vergès, qui soutenait que rien n’allait dans le projet de renommer la ruelle : 1° il s’agissait seulement d’une ruelle, – elle rappelle en passant que, toujours à Bordeaux, on trouve une impasse Toussaint Louverture, qui se passe de commentaire -, 2° renommer une rue n’était pas le meilleur moyen de commémorer correctement, ou d’une façon qui ait du sens.

Pour elle, les noms de rues deviennent vite de seules indications, ce qui ne permet pas d’inscrire quelqu’un dans la mémoire collective. Elle insiste sur le fait qu’il faut faire des monuments qui ont du sens, et qui rendent visible ce qu’ils commémorent. En soulignant l’effet double de visibilisation et d’invisibilisation à l’œuvre dans toute création, elle montre l’insuffisance des plaques commémoratives, qui rendent plus invisibles que visibles la chose qu’elles commémorent. Pour que tout cela fonctionne, et que les gens ne se contentent pas de passer devant sans y prêter attention, ou de la lire juste avant de l’oublier, il faut concevoir des monuments qui font sens, et ainsi repenser l’espace de la ville, la géographie, l’urbanisme.

Dernière chose que je voudrais souligner dans les fragments de ma restitution, Françoise Vergès souligne que les questions importantes à garder à l’esprit quand on veut renommer des rues, créer des monuments ou cultiver une mémoire, sont pourquoi et comment. Pourquoi enlever un nom pour un autre, comment faire pour que la mémoire de la colonisation ne tombe pas nécessairement d’un côté ou de l’autre d’une opposition qui met en jeu des caractérisations simplistes ? (celle, je crois, de la mission civilisatrice qui glorifie la colonisation en masquant ses crimes, contre celle de la résistance et de l’opposition à la colonisation)

Perspectives pour l’outre-mer ?

Finissons (vraiment cette fois) par des questions : dans les conversations autour du décolonial, on parle des pays anciennement colonisés, qu’ils soient africains, asiatiques ou américains, parce que des peuples entiers dépendent des actes et décisions qui découlent de conceptions qui ne font partie de ces reconfigurations du colonial dans les rapports internationaux. Alors vouloir poser la question du décolonial en visant les outre-mers, est-ce réclamer une parole injustement ? Que sont les outre-mers français, sinon des vestiges coloniaux ? Et si l’on garde cette caractérisation pour les penser, avec quels outils et concepts peut-on penser les phénomènes qui les traversent ?

En spécialiste de la préservation des questions, tout ça me questionne sur notre démarche : finalement, d’où est-ce que l’on parle vraiment ?

Actus à questionner :

Fondatrice d'Ultramarines, métisse perdue mais en perpétuelle recherche. J'aime le soleil, la mer et les brun⋅es ténébreux⋅ses. Je tente des trucs.