Édito ergo sum : 21/01/19 – les études, c’est l’aventure

personne devant un tableau des départs dans un aéroport

Après une pause des fêtes un peu prolongée, où, entre-temps, les miss ont défilé, suivies des plats de fête surchargés, les éditos reprennent, pour le meilleur ou le pire. Pour celleux qui voulaient des points de vue aiguisés sur l’actualité, vous resterez probablement sur votre faim ; on se dirige lentement vers un format de réflexion sur les sujets qui nous interpellent, parfois à la faveur de l’actualité, parfois au fil de nos journées.


Arrive la rentrée, beaucoup trop tôt au goût de beaucoup. On doit repenser aux partiels à rattraper à cause des blocus, on doit rentrer du cocon familial, et pour nos ami-e-s ultramarin-e-s, on doit souvent reprendre l’avion vers la métropole. Le soleil laisse place au froid, la famille aux colocs, et la détente au casse-tête de pouvoir rentrer à temps pour les partiels. Aujourd’hui, on va parler de ça, de la galère d’être étudiant-e ultramarin-e en métropole, en vous décrivant le quotidien, mais aussi les ennuis, les démarches administratives qui rythment la grande aventure que ça représente. Parce que, oui, ami-e vivant en métropole, on ne rentre pas le week-end chez nous, pour allez faire un bisou à papa-maman et une lessive par la même occasion. C’est un chouia plus compliqué que ça…

Prenons notre exemple, d’abord. Maëva et moi, nous venons de La Réunion (how surprising). Il y a deux ans maintenant, nous l’avons quitté, pour aller faire des études en métropole, comme beaucoup, BEAUCOUP de jeunes de La Réunion. Déjà petit-e-s on nous explique que pour avoir un avenir, il faut “saut’ la mer“, partir en métropole et laisser l’île derrière nous. Le taux de chômage et le peu de formation proposé font que le départ est quasiment obligatoire. Autrement dit, dès que l’on entame des études supérieures à La Réunion, le spectre du départ en métropole apparaît, et se rapproche parfois plus vite qu’on l’aurait espéré. On peut commencer un cursus ici pour le finir là-bas, mais aussi prendre les devants et partir tout de suite après le bac, pour les plus courageux-ses et ambitieux-ses d’entre nous. Et le départ est un peu (doux euphémisme) associé à un espoir, une lueur de réussite dans la vie. 

Mais partir coûte cher. Très cher. Entre le billet, ne descendant au dessous de 300 €, l’installation sur place, les frais additionnels (toujours éberlué des coûts des transports en commun chez vous) beaucoup n’ont pas l’opportunité de partir. Des aides existent c’est vrai, mais elles ne vont pas de soi : déjà il faut faire des démarches, et elles sont soumises aux critères sociaux. Et puis, ce sont des aides, elles ne suffisent pas pour permettre une installation sereine du-de la tout-e nouvelle-eau étudiant-e métropolitain-e. “Mais alors, qu’est ce que c’est dit donc que ces aides ?” J’y arrive j’y arrive. Comme d’habitude on va parler de ce qu’on connaît, donc des aides possibles à La Réunion. On va y aller par étape, en postulant le niveau où (normalement) on a accès au plus d’aides, c’est-à-dire celui où le ménage auquel tu appartiens gagne moins de 10 000€ par an (et s’en rapproche même pas un peu).

Le départ

Wendy (de Peter Pan) qui saute dans le vide

ça y est, tu t’es décidé à partir en métropole ! Tu penses avoir de nouvelles opportunités là-bas et tu commences à faire les démarches. Deux aides principales s’offrent à toi ; La Continuité Territoriale, proposée par la Région Réunion, qui te permet d’avoir un genre de “bon d’achat” sur ton billet d’avion, selon critères sociaux. Tu bénéficies du plus haut montant, donc un bon de 450€. Il te reste quand même la moitié du billet (parce que OUI, fin juillet début août, au moment du départ supposé, les billets coûtent plus cher que ça), ou un peu plus, à payer, soit au moins 500€. Deuxième option : LADOM, agence publique de l’Etat, permettant à n’importe quel étudiant et demandeur d’emploi de se faire rembourser intégralement le prix du billet d’avion. C’est simple : tu remplis ton dossier, donne tes dates de départ, et hop, LADOM t’avertit quand elle a acheté ton billet. Petit problème, c’est donc LADOM qui décide le jour du départ (on peut choisir une période souhaitée mais c’est eux qui choisissent la compagnie, la date et le vol). L’avantage de la Continuité est surtout qu’elle est plus facile à débloquer et plus souple que LADOM. Le malus c’est que contrairement à LADOM, il reste une somme à payer.
Qu’importe l’aide choisie, après montage de dossier, files d’attentes et face à face avec des employé-e-s sages ou moins agréables, tu as maintenant ton billet !

L’hébergement

Kimmy Schmidt qui sourit en ouvrant une porte de placard

Ne t’emballe pas, jeune étudiant-e, avant de partir, il faut réfléchir à un point de chute là bas. Si certain-e-s ont de la famille qui peuvent les héberger le temps de trouver un logement, ce n’est pas le cas de tous-tes. Viens alors le merveilleux moment de chercher un appart dans une ville à 10 000 km de chez toi, sans possibilité de visiter le logement, de visiter le quartier ou de parler directement au proprio. Ou alors, une autre possibilité s’ouvre à toi : les logements CROUS. Toi qui ne connais personne sur place, c’est ta meilleure option : les résidences organisent des rendez-vous d’arrivées pour te donner les clés et t’installer en sortant de l’avion, si tu t’y prends bien. Hop hop, tu fais ton dossier en ligne, tu alignes les vœux de résidences toutes neuves et en centre-ville, tu en profites pour faire aussi ta demande de bourse pour l’année (c’est pratique, ton échelon 7 t’aide à être prioritaire sur le logement, donc à en avoir un pas cher dans une résidence sympa, et à avoir une bourse toute l’année).

L’installation (et le reste)

Léon (dans le film du même nom) en train de soigner sa plante

Tu peux partir. Moment émotion avec ta famille à l’aéroport, tu les vois te faire coucou de loin pendant que t’es dans la salle d’embarquement. Tu passes une nuit affreuse dans l’avion, t’arrives dans ta nouvelle ville avec des poches de 3 km sous les yeux. Tu rencontres enfin la-e secrétaire du CROUS sur lequel tu t’es énervé. Il te reste du chemin pourtant. Maintenant que t’as les clés, tu peux t’installer. Tout est là, table chaise frigo lit, et même linge de maison. Tu y es arrivé-e, tu es tout-e seul-e, peut-être que l’ami-e qui habite dans le coin vient de partir pour te laisser t’installer. Prends conscience du changement énorme que tu viens de faire, pleure soudainement pour marquer le coup, et continue ta vie. Prochaine étape : tu vas devoir te débrouiller pour bouger, créer un pass pour les transports en commun. Détail que j’avais personnellement complètement omis à mon arrivée, tu vas aussi devoir t’acheter de nouveaux vêtements, chauds et fait pour l’hiver (un vrai hiver, par celui de La Réunion). Ah oui ! tu dois penser à aller à la fac avec tout ça, tu es venu pour ça à l’origine. Donc go finir tes inscriptions (on imagine que t’es arrivé vers la mi-août, quand les universités commencent à sortir de leur torpeur estivale). T’es boursier-e, donc l’inscription ne te coûte rien. Enfin un petit cadeau. C’est la moindre des choses après onze heures de voyage et la fatigue de traverser la ville avec une valise jusqu’à la résidence. 

On a pris l’option où tu partais tout-e seul-e sans avoir besoin de personne (sur la Harley-Davidson de la vie); mais mettons que malgré ton superbe sentiment d’indépendance, tu aies ce parent qui ne peut pas te laisser partir comme ça sans un petit coup de pouce, ou au moins un soutien moral sur place : maman entre dans l’aventure. Bah pour ça y’a une aide aussi. Elle est pas belle la vie (chut Maëva le monde est en feu – pardon).

On va pas refaire tout ton parcours jusqu’à se demander si te faire un cari régulièrement est un réflexe pour ne pas tomber dans un mal du pays constant, parce que d’une c’est long et de deux pas forcément pertinent. Le fait est que, toi étudiant-e dans la situation du départ de ton île, tu as à ta disposition plein d’aides pour rendre l’installation en métropole plus facile, et lui enlever le côté parcours du combattant ou voyage dans le Mordor qu’elle peut avoir parfois (vous vous rappelez tous-tes la tête du Frodon qui a trop de mal à continuer à avancer, bah en hiver c’est la moitié de la population ultramarine résidant en métropole : la Comté nous manque tellement parfois). 

Frodon qui dit “Oh Sam”, dans un paysage plein de soleil qui ne réchauffe pas

Dans un monde idéal…

Tout ça dit comme ça, on se dit que bon, c’est un peu dur moralement au début, mais si le matériel suit, alors pourquoi vous venez nous raconter comment c’est loin et comment c’est beaucoup de choses d’être là ? La question qu’il reste après cette explication des dispositifs en place, c’est : est-ce que ça marche bien ? Rien ne peut fonctionner idéalement tout le temps, mais est-ce que parfois c’est pas un peu absurde, autant du côté des institutions qui fournissent les aides que du côté des facs qui doivent prendre en compte les étudiants qui viennent d’endroits hors du rayon de cinq cent kilomètres alentours ?

Vous allez me dire “ouiii on le vit tous ça, la plongée dans l’inconnu, métropolitain-e ou pas” alors, certes. Mais vous, étudiant-e-s métropolitain-e-s, vous êtes en terrain connu. Vous avez souvent une personne de votre famille pour vous aider, et ça n’est pas un luxe de l’avoir près de vous pour l’installation. Vous avez parfois des amis sur place. S’il vous arrive quelque chose, vous avez la possibilité de rentrer chez vous pour peu de frais. L’étudiant-e ultramarin-e se débrouille seul-e, pour une grande partie de son installation. On a parlé ici du cas le plus facile, mais souvent, iel galère, à trouver un appart sans possibilité de visiter, à se meubler, à financer son départ. Rien, ou pas grand chose, n’est fait pour faciliter son arrivée. Les aides proposées le sont souvent par les régions d’origine, les villes et facs métropolitaines s’organisent d’abord pour les étudiant-e-s du continent. On prend encore un exemple ? allez on fait ça :

Récemment, avec les blocus de fac au mois de décembre, les partiels de l’université de La Sorbonne Nouvelle ont été décalés de fin décembre à la rentrée de janvier. Une étudiante venant de la Réunion (que nous appellerons Marie Chantâl) ayant prévu ses vacances de fin d’année de longue date, se retrouva un peu en panique quand LADOM lui donna son billet retour, le même jour que son premier partiel. Marie Chantâl essaya de joindre sa fac pour trouver une solution, quelque chose comme une épreuve dématérialisé. Sa fac lui a gentiment fait savoir qu’ils ont une option pour elle, oui oui. ça s’appelle les rattrapages. Autant dire aucune solution.

Autre exemple : Cette année j’ai postulé à un master de sociologie à l’université de Lille. Après une longue période d’attente, j’ai fini par penser que mon dossier avait été refusé. J’entame donc les démarches pour m’inscrire dans un master à la Réunion, où je suis, je trouve un logement ici et c’est à ce moment là, à une semaine de la rentrée, que L’université de Lille me rappelle, pour me dire que je peux finir mon inscription parce que je suis admis. Va trouver une aide (que tu n’as pas déjà demandé cette année), un billet, un logement, et en plus annuler ton inscription sur place en une semaine. Même pour un-e métropolitain-e c’est compliqué. 

Je veux pas juste raconter ces deux histoires pour encore pousser mon coup de gueule parce que ça me soûle. Ce que j’essaie de dire, c’est que ces deux accrocs dans l’aventure d’étudiant-e-s ultramarin-e-s montrent, je crois, un manque de considération pour ces étudiant-e-s là, qui, certes, ne représentent pas la majorité dans leurs promotions respectives, mais sont censé-e-s, peu importe leur nombre, ne pas être pénalisé-e-s par leurs conditions matérielles précisément liées au fait qu’iels viennent d’outre-mer.

On ne peut pas vraiment attendre plus d’effort et d’intégration, de la part d’un gouvernement qui est déjà en train d’augmenter drastiquement les frais d’inscription pour les étudiants étrangers hors UE. On sait qui ils visent, on sait ce qu’ils veulent avec cette mesure. À la longue, ça sera le cas pour tout les étudiants, et ça pénalisera non seulement les plus précaires, mais aussi et surtout les étudiants ultramarin-e-s. Les coups d’une année d’étude est déjà incroyablement fort pour elleux, que ce soit les coups financiers que moraux d’ailleurs, on ne peut se permettre de ne rien dire face à une mesure qui sera la première marche vers la mort de la fac pour tous.

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Fondatrice d'Ultramarines, métisse perdue mais en perpétuelle recherche. J'aime le soleil, la mer et les brun⋅es ténébreux⋅ses. Je tente des trucs.