Dix-sept ans, trois îles

Une vieille carte routière

La meilleure façon de commencer à parler d’un sujet aussi vaste et identitairement marquant que mon expérience dans les Outre-mers, c’est de partir de ces deux photos.

Photo de crabes
des crabes
Photo d'une vue du cirque de Mafate (La Réunion)
Vue du cirque de Mafate (La Réunion)

Toutes deux donnent à voir comment mon être s’est intimement lié à la nature. Ceux qui ont vécu dans les Outre-mers ne peuvent pas être des urbains de mentalité. Ils sont nécessairement tournés vers l’environnement que ce soit la montagne, la forêt, l’eau, les roches ou la mer.

En ce qui me concerne j’ai vécu de mes 2 à 19 ans dans trois DOM : la Guadeloupe, la Martinique et l’île de La Réunion. En écrivant ces quelques mots je viens de me rendre compte que ça fait tout de même dix-sept ans de ma vie passée sur des îles. Ouaouh. Sacrée rétrospective. Alors comment partager quelques morceaux de mon expérience avec vous sans tomber dans une narration biographique barbante, telle est mon interrogation à ce moment du récit.

Je peux commencer par dire cependant que je ne me sens jamais aussi bien qu’en plongeant mon regard dans l’horizon d’un Océan ou lorsque je gravis une montagne qui me permet de surplomber le monde qui m’entoure. Désir d’évasion ou désir de voir le plus possible, je ne sais pas. Tout ce que je sais c’est que c’est un sentiment partagé par d’autres que moi. Je peux prendre pour cela mon expérience au Liban. Nombreuses sont les maisons construites en montagne au sommet des versants et qui offrent une vue imprenable sur le lointain. Et ces deux sentiments de plénitude je les dois à ma vie dans ces îles avec un attachement sentimental marqué à la Martinique et à La Réunion. Ce sont les îles dans lesquelles j’ai le plus vécu. C’est pour cela que les deux photos ci-dessus représentent d’un côté (gauche) la Martinique et de l’autre La Réunion. Pour la Martinique je garde parmi mes souvenirs le bourgeonnement d’une passion pour la chasse au crabe. Quel bonheur de tenter avec ma main de choper un petit crustacé à la course rapide et transversale sur le sable ! Instinct primaire me direz-vous eh bien je vous répondrais que oui ! De plus il y avait pour les gros crabes une excitation à ne pas se faire pincer… il fallait réussir à les coincer en leur appuyant sur le dos et en les prenant de part et d’autre de leur corps, ce qui empêchait les pinces d’atteindre mes petites mains d’enfants. Une chasse que je prends toujours plaisir à pratiquer aujourd’hui dès que l’occasion se présente bien évidemment. Je précise que je ne tuais pas les crabes. Non, c’était beaucoup plus drôle de les lâcher sur ceux qui en avaient peur… C’est aussi aux Antilles que j’ai été initiée à la pêche avec mon père. L’eau prend, comme vous le constaterez, une place centrale dans mon quotidien, une place que je lui donne encore aujourd’hui. De la Mer des Caraïbes à l’Océan Indien il y a sept ou huit heures de vol de l’aéroport de Fort-de-France à Paris-Orly puis onze heures de vol de Paris à l’aéroport de Saint-Denis de la Réunion. Un long chemin que beaucoup ayant une partie de leur famille en Métropole parcourent régulièrement. Ce sont ces trajets multiples qui m’ont appris à voyager, à aimer prendre l’avion, car de l’autre côté des hublots se trouvaient des promesses d’aventures, de découvertes mais aussi de retrouvailles. En vivant sur dans des espaces entourés d’eau, dans des espaces outre-mer, je pense que l’on apprend à vivre loin des autres. De toute façon nous avons la proximité du quotidien qui nous occupe et nous avons la promesse des retrouvailles qui nous rassure. On vit quoi.

Avec La Réunion j’ai tissé un lien plus intime car c’est dans cette île que s’est épanoui mon désir de liberté. La réalisation en a été le sillonnement de nombreux sentiers de randonnée. Je les ai encore tous en mémoire. Du plus court au plus long, du littoral de l’Etang-salé aux confins du Cirque du Mafate. C’est la parfaite association de la liberté spirituelle et de l’effort physique. En effet, pour avancer et voir plus loin sur le sentier il faut se bouger un peu le cul ! Avis aux paresseux, restez si l’bor d’la mer ! Mais quelle mer… c’est un véritable océan auquel on est confronté. Quel bonheur toutes ces soirées passées autour d’un feu de camp sur le bord de mer d’Etang Salé ou à Manapany. Comment ne pas apprécier de se réveiller sur le sable avec un mal de tête affreux, certes, mais avec à la fois le bruit de la mer et la vision des dauphins au large ? C’est sans parler des différents campings et pique-niques au bord des rivières.

Peut-être est-ce parce que je n’y vis plus que je mets l’accent, un peu nostalgique, sur ces nuances de beauté, mais elles ont compté pour moi et elles comptent toujours. Ce sont des références sur lesquelles je me baserai pendant encore longtemps. Et j’ai hâte de lire la multitude de ressemblances et de différences que partagent tous ceux qui ont vécu dans les Outre-mer car elles font ce que nous sommes et qui fait que lorsque l’on va en Métropole on se met à sourire bêtement dans le métro lorsqu’on entend un marmaille i coz créole. Soleil au milieu du rythme urbain. Et ne parlons pas des colis pays que tout bon réunionnais recevra de sa famille restée sur l’île ! Que l’on attende des samoussas, des letchis, des mangues, du rhum arrangé, des bananes du jardin ou sa pâte piment cabris, peu importe, le voyage effectué par le colis et son contenu deviennent un objet tant désiré. Nous venons d’ailleurs, c’est certain et ça se voit, ça se sent.

Pour continuer dans ce partage (je ne sais pas comment le nommer autrement), je vais commencer par raconter ce que j’ai pu ressentir lorsqu’une amie partie en Inde m’a montré les photos qu’elle a prises. J’ai été submergée d’émotions de voir que les gens, les paysages de Pondichéry qu’elle a traversé, m’étaient familiers. Et cela a pu être possible que parce qu’à La Réunion il y a une grande communauté indienne. Et pas seulement… bon, je ne vais pas reparler du mélange de cultures et d’origines géographiques que l’on peut rencontrer sur l’île. Ce mélange est connu, d’ailleurs un superbe musée d’instruments de musique a ouvert l’année dernière dans le Cirque de Salazie et il vaut la peine d’être visité. J’en suis ressortie bouleversée de voir la multitude d’instruments et de sons qui font la musique réunionnaise. Une merveille. Du monde arabe aux confins de la Chine on retrouve ses influences. Tout cela pour dire que nous venons d’un lieu où le vivre ensemble est possible, peu importe nos origines. Et en cela nous croyons. J’y crois malgré tous les contre-exemples que peuvent nous montrer les actualités. Et je dis cela, non pas parce que durant toute mon enfance j’ai vécu dans un monde de rêve où tout allait bien, bien au contraire. J’ai expérimenté le racisme dans de multiples sens et ce n’est pas pour autant que je vais haïr les personnes qui m’ont rejetée pour une appartenance ou une couleur de peau. Les départements d’outre-mer ont une histoire qui n’est pas seulement faite de vivre-ensemble ou de liberté, elle est aussi faite de violence et de rejet. Ne croyons pas que parce que les cartes postales de ces îles sont paradisiaques cela signifie que la réalité l’est tout autant, et pourtant bien des stéréotypes sont diffusés de ces îles et une grande ignorance de la part de beaucoup en est une des conséquences. Lorsque l’ancien premier ministre de la France (Manuel Valls, citons-le sans honte) localise La Réunion dans le mauvais océan on peut s’attendre à ce que des gens nous demandent si on a de l’électricité et des routes sur notre île…

Je ne savais pas comment finir ce bref discours jusqu’à aujourd’hui. Les anecdotes, comme un conte aurait pu l’être, sont un bon moyen d’amorcer un récit. En travaillant sur les politiques culturelles des Comores, je suis tombée sur une chaîne youtube intitulée “Mayotte cultures officiel” sur laquelle une femme vivant à Mayotte mais dont les origines sont métissées, comme tout un chacun d’ailleurs, adressait un message fort et passionnée à l’intention d’Emmanuel Macron, des Comores, des Mahorais et même de Marine Le Pen. Cette vidéo est en réaction aux débats sans queue ni tête à propos des migrants comoriens. Et je me suis retrouvée à pleurer en l’écoutant parler, je me suis sentie proche d’elle sans la connaître, sans vivre à Mayotte ou au Comores, sans être noire, sans être musulmane. J’utilise ces qualificatifs car nous savons qu’en Métropole le discours sur les personnes de couleur de peau noire ou appartenant à la religion musulmane est empreint de racisme et d’ignorance malgré toutes les études que certains pourront réaliser. Qui a dit que la connaissance de l’autre menait nécessairement à l’accepter en tant qu’être humain ? En somme, ce que je veux dire par là c’est que nous partageons avec beaucoup d’autres communautés des trajectoires identitaires, des peurs, des colères, des amours. Cela ne veut pas dire que nous soyons en paix avec nous-mêmes et avec les autres, bien au contraire, nous avons nos conflits. Mais nous avons aussi une force qui va bien au-delà d’une seule île et d’un seul continent.