Dans ma valise, il y a …

Photo de deux jambes croisées, jeans noirs et grosses chaussures noires, sur un second plan où l'on voit l'océan

« Vous pouvez adopter la forme que vous voulez, mettre ou ne pas mettre ce que vous voulez, le principal c’est que ça parle de vous. » Ces mots résonnant dans ma tête, j’entame mon portrait. Celui qui ira sur Ultramarines. Celui qui sera lu par mes ami.e.s et ma famille. Un ensemble de phrases et de sujets me définissant, moi et ma manière de me voir.

Mais au final, c’est quoi un « portrait » ? Je suis censé me définir à partir de quoi ? Mon héritage familial, le fait que je viens d’une famille des hauts de l’île de la Réunion, paradoxalement ancrée depuis plusieurs siècles à une île où rien ne persiste ? Ou alors, à partir de mon activité professionnelle, comme la phrase consacrée des conversations de fond de bar « tu fais quoi dans la vie » ? Donc je me résumerais à un parcours hétéroclite, jonglant entre géographie, littérature, une volonté viscérale de travailler dans la protection de l’environnement qui se heurte à la frustration des CV imprimés par centaines ? Je trouve que ce sont des approches tristes et un peu plan-plan.

C’est en me cogitant ainsi sur l’angle que j’allais adopter que mes yeux se sont posés sur mon environnement. Ma chambre, mon petit tas d’affaire, que je me trimballe au gré des déménagements d’un logement étudiant à un autre depuis maintenant 4 ans. Les quelques objets qui ont plus une valeur sentimentale que fonctionnelle, et sans qui je ne serais pas Thomas. Vous avez déjà vu la planche de Don Rosa sur les souvenirs de Picsou ? Celle où il est entouré de ses pièces et où chacune d’elle représente une histoire, un souvenir ? Je fonctionne un peu comme ça. Et bah tiens, c’est mon premier objet : la BD de La Jeunesse de Picsou, par Don Rosa.

Le plus riche des canards

Cette BD, c’est plus qu’un souvenir d’enfance un peu nostalgique, plus qu’une histoire enfantine avec des gags. J’ai grandi avec les bédés, du matin au soir, dans mon lit, à lire les aventures d’Astérix, Balthazar Picsou, Gaston Lagaffe et tout ce qui me tombait sous la main. Ma grand-mère m’en achetait à chaque fois qu’on passait dans la supérette, et je dévorais les Super Picsou Géant. Un jour dans un des numéros, il y a eu une réédition de La Jeunesse de Picsou. D’un coup les histoires légères et rigolotes de Donald laissait place à une histoire historiquement cohérente, lourde d’impact avec la construction d’un anti-héros complexe. L’histoire d’un p’tit gars issue d’une famille pauvre, qui fait tout pour la rendre fière jusqu’à se détruire la santé et changer durablement. Et la lecture de son histoire m’a aussi changé durablement, à tel point que je me souviens d’une promesse du petit Thomas de dix ans « Je ne me considérerai comme adulte qu’une fois que j’aurais acheté tous les tomes de la Jeunesse de Picsou ».

Extrait de “La Jeunesse de Picsou” par Don Rosa

J’y travaille toujours, et le premier tome sur mon étagère trône fièrement, témoin d’une étape dans ma vie.

Horses

Autre livre qui trône fièrement, c’est la petite collection d’ouvrage de Patti Smith que j’ai accumulé, avec son dernier ouvrage dédicacé que j’ai reçu en cadeau et qui est sûrement mon bien le plus précieux. J’ai connu Patti Smith par pur hasard il y a quelques années, alors que j’étais en prépa Lettres à Saint Denis de la Réunion, en achetant son ouvrage autobiographique « Just Kids ». J’étais simplement inspiré par la photo de couverture, où on voit l’artiste avec son ami et amant de l’époque, le photographe Robert Mapplethorpe. En lisant son histoire, je me suis renseigné sur son parcours, ses écrits, et ses surtout sa musique. Et me voilà, au milieu de la nuit dans ma chambre CROUS, à écouter le live de 1976  au The Old Grey Whistle Test, où Patti Smith réinterprète sa chanson Horses, complétement scotché. Lunettes noires sur tignasse folle, voix cassée qui doucement, scande une sorte de psaume païen, à la mémoire de « Mr Death », Oscar Wilde et « Johnny ». Une guitare lancinante qui force peu à peu le rythme, à moins que ce soit elle qui se fasse distancer par la voix de Patti qui s’excite sur son micro. Et enfin une explosion de note, Patti Smith qui enlève ses lunettes et qui se métamorphose, réincarnant si bien « le beat », si recherché par ses amis William Burroughs et Allen Ginsberg. C’est assez cliché, mais les années qui suivent la découverte de cet univers ne sont que lecture béate de « On The Road », d’intense volonté de me barrer de l’île qui m’a vu grandir et de barouder sur les routes du monde entier.

Mon regard se détourne momentanément des livres vers ma guitare, appuyée en équilibre précaire sur le mur blanc. J’ai l’impression qu’elle me fait la tête, ça fait longtemps que je n’en ai pas joué, et la poussière commence un peu à s’accumuler. Pourtant, les griffures et cabosses sur la caisse de la guitare montre bien à quel point elle m’a accompagné partout. Depuis deux ans, « Patti » comme je l’ai baptisée (on se demande pourquoi), ma première vraie guitare folk qui me rend si fier, me rappelle mon année à Lyon, pendant laquelle je l’ai eue. Des après-midis à jouer avec elle au Parc de la Tête d’Or, des soirées de galère à chercher une boutique d’instrument pour changer les cordes en urgence pour une soirée, des nuits à jouer doucement jusqu’à deux heures du mat’ par pure obstination sur une musique précise.

Patti (et une plante verte)

Une galère à transporter dans l’avion de retour à La Réunion, mais mes meilleurs souvenirs avec elle, c’est à la plage, sous le soleil brûlant et le sable chaud de Saint Pierre. Ce vieux monsieur tout content de lui quand il m’a vu avec ma housse sur le dos, et qui a fait du air guitar dans la rue en me montrant du doigt. Avoir toujours un médiator sur soi, un petit carnet à pages détachables plein de tablatures de guitare, « juste au cas où » que j’oublie à chaque fois.

Patti, ce n’est pas juste une guitare, c’est Patti.

Une paire de grolles

Juste à côté de ma gratte, mon vieux sac de rando éventré ne tient qu’avec le poids de ma tante qui y est encore accroché. Ma dernière rando remonte à beaucoup trop loin pourtant. Le désir de barouder, je l’ai depuis tout petit, découvrir mon île, on le faisait déjà en famille, en voiture comme par les chaussures de sport. C’est en grandissant dans cet environnement que j’ai appris à l’aimer et à le connaître. J’ai appris à reconnaître le cri du merle pays, espèce rare qui me rend fier à chaque photo que j’ai pu prendre d’elle. J’ai appris à apprécier la fraîcheur des hauts, à ne pas trembler face à un précipice de 700 m de haut. J’ai apprécié nager dans les bassins des cirques, regarder les couleurs flamboyantes des montagnes au coucher de soleil, dormir seul dans les bois. J’ai marché sur le bitume, sur les coulées de laves durcies, dans la boue, sous les feuilles des tamarins des hauts comme sous celle des filaos. Comme témoin de ces milliers de pas parcourus, j’ai ma vieille paire de chaussures, des Palladium noirs en tissu, que tout le monde trouve horrible dans mon entourage, qui est complétement morte, mais qui m’a emmené partout.

Les objets passés et futurs

La démarche de me définir par des objets peut paraître matérialiste. Et aussi contradictoire avec mon identité un peu caricaturale d’écologiste acharné. Je m’en veux un peu de tenir à ces objets, et parfois je les vois comme un fardeau. J’envie les gens qui font un grand ménage dans leurs affaires quand tout va mal. Mais le fait que j’ai autant de mal à m’en débarrasser conforte mon impression qu’ils définissent – en partie – ma personnalité. D’ailleurs, même si j’ai du mal à me débarrasser d’elle, elle évolue. J’aurais pu parler de  mes trois pierres semi précieuses, trois petits cylindres respectivement d’œil de tigre, œil de taureau et œil de faucon qui ont été longtemps, longtemps à mon cou, et qui un jour m’ont parues lourdes à porter pour aucune raison valable. Il est probable que les objets que j’ai cités ici ne me définissent plus dans quelques années.

Mais aujourd’hui,  ce sont des chouettes symboles je trouve.