Un Plan Tranquille

photo d'une caméra de surveillance sur le mur d'un bâtiment

Apparemment, le « Kani » en question était au téléphone. Alors Bab et moi sommes restés à poireauter devant la porte de son bureau, le temps qu’il finisse.

« Ça sera pas long, il sait qu’on vient. Tu stresses ? » Me demanda Bab.

« Ta gueule ! » lui répondis-je en ricanant, les mains moites, tremblantes. Je détachais de temps en temps mon t-shirt de mon dos collant de sueur.

J’avais rencontré Bab au collège. Déjà quand on avait onze ans, il me proposait de consommer avec lui de la datura, et puisqu’une fois j’avais refusé, et qu’il ne savait pas quoi faire de ses graines, il en donna à son insu à un camarade de classe, en cachant une graine dans son sandwich. Le pauvre garçon s’est vu emmené à l’infirmerie après des crises de rire et un évanouissement. J’avais perdu la trace de Bab en quittant le collège, jusqu’au soir où je l’ai croisé dans un bar à Saint-Denis. Il n’avait pas changé, il enchaînait les coups foireux, et me proposait du zamal, en joint de cinq euros (qu’il finissait par allumer et qu’il partageait avec moi) ou en part de vingt et cinquante euros.

J’ai des problèmes d’argent, mais qui n’en a pas. Surtout sur l’Île, surtout quand on a vingt ans. C’est souvent dans les bars qu’on s’en plaint d’ailleurs. C’est ironique de se dire qu’on aborde souvent le sujet qu’à partir d’une bonne vingtaine d’euros de consommation.

Bab qui se faisait du souci pour son vieil ami, (ou peut être qu’il craignait pour la fidélité de son client) me parla de ses « plans tranquilles » comme il disait. Des histoires de petits vols, d’escroquerie. Bien sûr j’étais d’abord choqué, venant de lui ça ne m’étonnait cependant pas. Il me racontait comment à aucun moment il n’a été pris, blessé, arrêté. Que jamais il n’a blessé quelqu’un, « il n’y a jamais eu de problème ». Et il payait ses tournées. Il m’enivrait et j’écoutais, complètement bourré, sans l’interrompre, ses histoires de voyous, d’argent et de bijoux. Minuit approchait, Bab sortit une dernière fois son épais porte-feuille, en tira un billet de vingt et me le tendit : « Prends-toi ce que tu veux et prends moi un shot de Jäger, ça va fermer ». J’ai pris deux shots de Jäger. Nous avalâmes nos shots et il refusa sa monnaie : « tu t’achèteras des clopes et je pourrais piquer dedans ! ». J’ai acquiescé de la tête, n’étant plus sûr de pouvoir parler. Mais en sortant du bar j’ai quand même essayé : « Eh, ton plan tranquille, ils recrutent ? » Bab avait déjà un pied dans sa voiture : « Ouais mon gars, on recrute ».

Apparemment Kani était le « patron » de Bab. C’est lui qui organisait les plans et qui s’assurait qu’il n’arrive rien à personne. Il bossait dans un bureau d’assurance pour étudiants, et c’est là qu’il allait nous recevoir, c’est devant ce bureau qu’on attendait, Bab et moi.

Sur la porte du bureau, il y avait une affiche de l’assurance en question, et je suis sans doute resté trop longtemps à la lire : « Pour tout ce qu’on va faire, t’es assuré j’espère ! » Plaisanta Bab. J’étais un peu trop nerveux pour lui faire plus qu’un sourire. Il reprit : « Si tu l’es pas, prends ça quand même. » il me tendit un couteau papillon. J’ai rigolé et ai voulu le lui rendre, mais il me lança un regard assez effrayant je dois dire. Il insista et plaça lui même le couteau dans ma poche droite.

La porte s’ouvrit, Kani était maigre, vieux, le crâne et la barbe rasés, il avait un strabisme convergeant très prononcé. Il nous fit entrer, et ferma bien derrière nous. Il posa ses lunettes en s’esclaffant : « Bab, Bab, qu’est ce que tu nous ramène encore » il nous enlaça chaleureusement l’un après l’autre et s’allongea à moitié sur la chaise de son bureau ; nous nous assîmes face à lui.

« Je t’ai parlé de lui au téléphone, celui dans la dèche » expliqua Bab avec une main sur mon épaule.

Kani m’explora du regard un moment et paraissait s’énerver : « Dis donc Bab, tu vas encore m’en ramener beaucoup des martins crevés qui tombent du nid ? » Je regardai Bab, inquiet, mais son expression faciale m’invitait à ne pas m’inquiéter. Alors j’ai tenté : « Un martin crevé ? » que j’ai demandé poliment, mais Kani ne me regardait même pas. Son regard était plongé dans celui de Bab : « Je t’ai posé une question, Bab. » Bab me donna un coup de pied, comme si c’était à mon tour de jouer. Je ne sais pas à quoi je jouais, et si c’était une bonne idée. Je m’approchai du bureau et repris de plus belle « Et moi j’te parle le vieux. » Il tourna rapidement son buste vers moi et hurla : « Quoi ? » ce qui me fit tout de même reculer la tête. Mais je restai sur ma position : « C’est moi que t’appelles un martin crevé ? » Il esquissa un sourire et me demanda calmement : « Pourquoi tu chantes, toi ? » Je baissai les yeux. Il commença à m’insulter, sans m’adresser la parole, disait à Bab à quel point j’étais inutile, que je ne ressemblais à rien, les métiers libertins que ma mère devait exercer, en s’énervant de plus en plus. Bab me fit des petits coups de pieds, je le regardai subir l’engueulade de son patron. Il tapotait sa poche droite de la main. Il parlait du couteau. Alors je me suis levé, j’ai tapé la table du poing gauche, j’ai plongé mon autre main dans ma poche droite, mais rien… Elle était vide. Kani se leva à son tour, calmement « Mais c’est qu’il picorerait ! » dit-il en pointant le couteau vers moi, comme on pointerait un flingue : « C’est ça que tu cherches ? » Je regardais la lame, Bab contemplait l’air victorieux de son patron, qui lui même dévorait mon visage qui se décomposait. Cela dura bien dix longues secondes. Il finit par poser le couteau sur le bureau et s’assit. « T’inquiète pas je suis pas fou. Mais te laisse plus tripoter par un vieux que tu connais pas. » Je m’assis à nouveau, fasciné par le personnage. J’avais réussi le jeu.

Il reprit : « Vous deux. Au Super U de la Chaussée Royale à Saint-Paul. Vous allez me vider les caisses, surtout celle la plus proche de la boulangerie. Vous ferez aussi un tour dans la direction, et vous demanderez à ce qu’on vous ouvre le coffre ». On avait pas le temps de penser à quoi que ce soit tant il était rapide dans ses explications, il raconta que mercredi prochain, le 2 août, il y aurait une sorte de fête de l’équipe du magasin, qu’il connaît lui même bien ces fêtes là et que les lendemains, la sécurité est quasi inexistante dans ce magasin précis. Pas comme les caisses des magasins en début de mois, quand les Réunionnais ont touché leur paye et ont fait leurs courses. Il illustrait ses propos sur un petit plan du magasin qu’il avait fait lui même. Il nous indiquait les caisses, les issues, le coffre dans le bureau de la direction. Il nous donnait des horaires très précis. Il nous invita enfin à repasser demain pour revoir les détails avec une troisième personne qui fera le transport le jour J. En se levant, il reprit son plan, et indiqua du doigt la date prévue, sur son calendrier 2017 aux couleurs de l’assurance étudiante, et son index s’arrêta sur le jeudi 3 août, qu’il entoura au feutre noir.

Il nous invita à nous lever, nous serra la main, et nous dit à demain. Il referma la porte derrière lui.

Bab avait un immense sourire. « Qu’est-ce que t’as ? » Lui ai-je dis. « Gars ! On va être pétés de thune ! » qu’il hurla dans le couloir, faisant converger sur nous les regards de tous les étudiants venus régler leurs problèmes d’assurance.