Pizza Boucané

photo d'un-e livreur-se à vélo de dos

C’était le premier soir de Rachel en tant que livreuse de pizza. Le père d’une amie à elle était pizzaïolo à Sainte-Marie, à deux pas de la piste de l’aéroport Roland Garros. Il cherchait quelqu’un pour remplacer son dernier livreur qui était parti faire ses études en métropole. C’était le soir, de 18h à 22h, du mercredi au lundi, payé huit euros de l’heure, le petit job parfait pour une étudiante.

La soirée avait été très calme, même pour un mercredi. Il n’y avait eu que trois livraisons en deux heures. En attendant, Rachel restait assise à une des tables mises à disposition pour les consommations sur places. Elle dessinait, avec un peu de peine, en s’éclairant à l’aide des néons du camion.

Le téléphone sonna :

« — Camion-pizza bonsoir ! … Madame Moutoussamy, vous allez bien ? Comme d’habitude j’imagine ? … Bon allez-y alors si vous insistez, mais je sais ce que ça sera … Je vous écoute. Petite, moyenne ou grande ? … Persillade, piment ? … C’est à faire livrer ou vous viendrez la chercher ? … Oui je la connais déjà par cœur votre adresse vous savez… Très bien je note, je note … Ok pour moi, ça fera douze euros, vous aurez le compte? … Bien, c’est prêt dans une vingtaine de minutes … Merci une bonne soirée à vous aussi, au revoir. Rachel, t’auras une livraison dans vingt minutes t’éloigne pas ! Ça sera au trente chemin Édith Piaf, un portail blanc. Madame Moutoussamy. Prends de la monnaie. Je t’écris son numéro sur la boîte ?

— Ça marche ! »

Elle entra l’adresse sur le GPS de son téléphone, c’était à cinq minutes, au milieu d’un des quartiers chauds de la commune. La fin du trajet indiqué serpentait franchement. Elle reprit son dessin, cela allait être un portrait de femme de profil, avec une coiffe amérindienne disproportionnée. Elle avait plutôt bien entamé le visage, et commençait l’une des plumes quand c’était déjà l’heure de partir. Elle rangea le crayon dans son chignon, prit la pizza et monta dans sa voiture.

C’était la première fois qu’elle passait par ici. C’était une zone résidentielle populaire aux rues cabossées, pauvrement éclairées par un lampadaire fonctionnel sur deux. Pas une rue sans une carcasse de voiture brûlée ou cassée, qu’il fallait éviter en faisant un petit écart sur la route. Elle dut ensuite tourner sec, dans un tout petit chemin, où il ne fallait pas dépasser cinq km/h si elle ne voulait pas abîmer sa voiture dans les nids-de-poule. De la terre humide et des arbres remplacèrent le béton de la route et des résidences. C’est ici que le trajet serpentait pendant une minute ou deux, puis apparut le portail blanc, le trente de la rue. C’était à gauche du chemin. Rachel commençait doucement à paniquer, car si elle s’arrêtait là, elle allait bloquer le chemin. Mais il n’y avait pas de parking ou de bas côté, il fallait juste espérer que personne ne passe ici, le temps de la livraison. Ce sont les petites angoisses des livreurs de pizza.

Sans couper le moteur, elle composa le numéro écrit sur le carton, en dessous de MOUTOUSSAMY et BOUCANÉ SANS PIMENT, cela sonna longtemps, sans tomber sur la messagerie. Rachel se demandait alors pourquoi certains téléphones n’avait pas de messagerie, combien de temps pouvaient-ils sonner comme ça. Mais ce n’est pas ce soir qu’elle voulait faire cette expérience. Elle coupa le moteur, prit la pizza, ferma le véhicule et alla sonner au portail. Rien. Elle cria tout de même « Pizza ! », et cela fonctionna car une faible petite voix se rapprochait : « j’arrive, j’arrive, j’arrive ! » répéta-t-elle gentiment. Elle ouvrit à Rachel.

« — Madame Moutoussamy ?

— Oui, oui c’est moi oui. »

Madame Moutoussamy était une personne âgée, adorable dans ses proportions. Et le fait que cette petite dame rondelette s’approche en se dandinant comme un enfant pour une pizza ne manqua pas d’attendrir Rachel.

« — J’ai une Boucané sans piment, ça vous fera douze euros.

— Oui, oui, entrez la poser à l’intérieur. »

Rachel déclina l’invitation, elle n’avait pas le temps, et puis sa voiture gênait la circulation, ce qu’elle lui expliqua.

« — Personne vient jamais jusqu’ici jeune fille, vous inquiétez pas qu’on peut prendre notre temps. »

Alors elle suivit la vieille dame dans son immense jardin autant luxuriant qu’effrayant par l’heure du soir, jusqu’à sa lointaine et minuscule maison. Elles entrèrent, et trois chats vinrent les accueillir avec des miaulements insistants.

« — Et oui mes bébés vous avez faim, hein ? »

Elle prit la pizza des mains de Rachel, et la posa par terre. Les félins se jetèrent dessus. Rachel était estomaquée par le certain culot de cette femme, et puis par ce drôle de spectacle :

« — Excusez moi, madame, mais je suis certaine que de la nourriture pour chat serait bien moins chère et sûrement plus adaptée à la santé de vos bébés.

— Ils mangent cette pizza là toutes les semaines depuis qu’ils sont nés, et puis elle est pour moi, je leur laisse juste le boucané d’habitude, ils me laissent le reste.

— Mais c’est absurde, il vous reste quoi sur la pizza boucané une fois qu’ils vous ont bâfré tout le boucané ? »

Mais elle n’écoutait plus, elle alla s’allonger sur son fauteuil, et ronfla aussitôt. Rachel eut un rire nerveux, elle ne comprenait plus rien. Les chats s’étaient arrêté de manger, et grondaient contre Rachel, en protégeant la pizza de leurs petits corps tout hérissés, et finissaient par se gronder les uns sur les autres. Elle tenta tout de même de réveiller la dame, en lui tapotant sur l’épaule, en l’appelant, mais rien n’y fit. Cette petite dame âgée était en train de lui voler une pizza. Que fallait-il faire, insister un peu ? Appeler la police ? Joindre le pizzaïolo ? Rachel ne fit rien de cela et regagna la sortie calmement, enjambant la pizza bientôt nue et les chats presque repus, avec sur le bout de sa langue un rire d’incompréhension totale vis-à-vis de la situation, ne sachant à quoi tenir rigueur entre le quartier ou le métier de livreuse. Rachel paya de sa poche cette pizza et ne parla jamais de cette histoire à son patron.

Mais d’une certaine manière, se faire voler par une vieille dame de cette façon était, pour la livreuse, finalement assez amusant et dans le fond, toujours plus attendrissant. Tous les mercredi, la dame repassait commande et tous les mercredi Rachel allait se faire voler une pizza boucané sans piment par cette femme et ses chats. Et cela jusqu’à ce que son âge l’emporte.

Bien plus tard, Rachel apprit que le précédent livreur faisait de même, la vieille dame avait dû s’y habituer à sa pizza offerte du mercredi, voilà tout.