Les jeux du lagon

photo sous marine de poissons

Les plages de l’ouest de l’île sont autant de témoins de la douce traversée du chemin vers l’âge adulte d’un individu.

On y emmène nos bébés pour qu’ils rampent dans le sable, sous un parasol. Les bambins pataugent dans le faible ressac après avoir creusé des trous dans le sable mouillé, les enfants apprennent à nager grâce aux rares et petites vagues, les adolescents s’éloignent du bord pour bécoter en paix leur moitié, et les adultes se lancent le défi du premier arrivé à la bouée jaune, au loin.

De tous les jeux du lagon, mon favori est l’exploration sous-marine. Un masque et un tuba suffisent pour aller se perdre durant des heures dans un monde qui sans doute se porterait mieux sans nous. L’eau n’est pas profonde, si bien que le fond est rarement hors de portée du bout des pieds.

Ce sanctuaire est protégé des courants et monstres du large par la barrière de corail plantée à bien cinq cents mètres de la plage. Et tous les cents mètres, il change du tout au tout. Et sans connaître le nom latin de toutes ces espèces, je me retrouvais, après plusieurs années de promenade hebdomadaire, à connaître les comportements des poissons, les passages étroits dans les coraux, les zones à ne pas rater, celles à éviter, les ruines en béton, ce genre de choses dont on n’a pas idée quand on patauge ou quand on fait la course jusqu’à la bouée.

J’avais passé la commande, avec une amie, d’un lecteur mp3 qui fonctionnait sous l’eau. Et tout est parti de là. J’avais même acheté des palmes, mais je les ai vite abandonnées. Trop grossières, elles me faisaient mal aux chevilles, et puis j’avais tendance à casser du corail.

Les premiers mètres du lagon sont tristes à contempler. Le sable est blanc, et les coraux aussi. Ils sont tous en morceaux, et servent de cachettes aux plus petits poissons du lagon. Il font la taille d’un doigt. Ceux-ci sont très craintifs et aussi blancs que le fond. Il y a ça et là des boudins, qui servent fatalement contre leur volonté de projectiles aux jeunes qui vont à la plage en groupe.

Sous l’eau, les couleurs arrivent brutalement. Le rose, le mauve, le jaune, le noir. Les coraux sont en vie pour la plupart, certains poissons éprouvent de l’intérêt pour vous, en bien comme en mal, ils picorent parfois, quand on passe au dessus de leur nid. Ils font la taille d’une main. Il y en a un long, peut-être vingt centimètres, blanc avec des bandes roses mauves vertes et jaunes ; qui me suivait tout simplement, un agréable parasite que j’avais fini par nommer, car peut être était-ce le même qui me reconnaissait à chaque fois, je l’avais appelé Java.

Parfois, dans cette zone qui était ma favorite, quand j’étais fatigué de nager, je restais la tête sous l’eau, à faire des murs avec les coraux morts, des forteresses pour les poissons, de grandes structures. Cela attirait toujours énormément d’espèces, qui venaient immédiatement investir les lieux. Java se contentait de rester près de moi à manger les résidus qui se détachaient des coraux morts que je soulevais. Ce qu’il préférait, c’est lorsque je faisais s’entrechoquer deux coraux, ce qui produisait un bon nuage de résidus que lui et des dizaines d’autres poissons passaient et repassaient au peigne fin. Souvent, trop souvent, un poisson pierre finissait par venir calmement sur ma création. Alors je l’abandonnais. Pour une murène je ne lâchais rien, mais un poisson pierre… j’allais recommencer plus loin, avec mon fidèle Java toujours à mes côtés.

Quelques fois, je remplissais un petit sachet imperméable (que j’ai eu chez mon perceur) de nourriture pour poisson exotique que j’achetais au supermarché. Je le plaçais dans la poche de mon short, et arrivé dans cette zone du lagon, je l’ouvrais. J’aurais voulu que quelqu’un assiste à ces moments là tant c’était un chaos magnifique, non plus des dizaines mais des centaines de poissons se bousculaient pour avoir leur part. On y voyait à peine à travers l’écume que cela pouvait produire. Quand on m’observait depuis la plage, je me demande bien ce que l’on pouvait penser de moi, et ce qu’on pouvait imaginer.

Plus loin, quand la végétation commençait, c’était la zone que je détestais. Elle était effrayante. C’était un labyrinthe creusé dans des rochers qui venaient tous gratter la surface de l’eau. On ne surplombait plus rien, si on voulait continuer, il fallait accepter de se faire dominer par le lagon et sa faune. Java ne me suivait jamais jusqu’ici. Les murs de ce labyrinthe, il ne vaut mieux pas les toucher. Les algues qui les recouvrent abritent des poissons marrons qui n’ont rien de très particulier, ils sont le stéréotype du poisson voyez vous, mais ils vous scrutent, vous font face, en imitant le mouvement des algues qui les entourent. On ne les remarque pas tout de suite. On s’aventure entre les rochers et par hasard, notre regard s’arrête sur l’un d’eux. Grand comme un bras. Alors on remarque que le rocher en est peuplé. Trente de ces poissons prêts à vous fondre dessus. C’est ce qu’ils font, dieu merci individuellement : si vous approchez votre main de l’un d’eux, il foncera dessus, manquera de la picorer, et retournera dans son trou. Il recommencera au rythme fou d’un allé retour par seconde, jusqu’à ce que vous vous décidiez à vous éloigner. Quand ils sont plusieurs à le faire, on entend le bruit sous l’eau, même à travers la musique de mon mp3, et c’est assez impressionnant. Parfois, ils mordent pour de vrai, alors j’ai vraiment peur de cette zone.

Mais braver ces gardiens en vaut la peine. Dans mes moments de courage, j’ai atteint une zone encore plus sauvage. Où on n’a plus pied. On a clairement l’impression de ne pas y être invité. La zone est d’ailleurs derrière un panneau d’interdiction. C’est la zone des géants, des poissons grands comme un corps. Je l’ai atteinte deux fois, et jamais bien longtemps. C’est là où les courants sont forts, et où les vagues du large viennent s’écraser sur la barrière de corail non loin de là. Ces géants, ils sont rares. Tous les poissons qu’on avait croisés jusque là et auxquels on avait estimé la taille adulte à la taille d’une main, on les retrouve ici avec des dimensions au quadruple. Il y a des super géants qu’on ne croise qu’une seule fois. Une seule fois j’ai rencontré une tortue, un barracuda, un immense napoléon. Et c’est par ces rencontres qu’on se sent minuscule. Et frustré par ce sentiment d’insignifiance et de petitesse, je reculais. Je retrouvais mon chemin dans le labyrinthe, luttant tout de même un peu contre le courant, fuyais les poissons marrons gardiens de leurs algues, je retrouvais Java et survolais en sa compagnie mes forteresses conquises par les poissons pierre. Je regagnais lourdement le sable, restais là à sécher en roulant une cigarette, et à contempler le lagon, monochrome et plat, percé, au loin, par quelques tubas d’autres plongeurs.

Si vous saviez les aventures que peuvent vivre ces gens dont on ne voit que le tuba !