Les enfants de Cilaos

vue du village de Cilaos à La Réunion

À mon réveil, j’étais ligotée à une poutre, mains et torse liés. Je me suis débattue, mais rien à faire. Je ne pouvais pas hurler, bâillonnée comme j’étais. Alors j’ai râlé, aussi fort que possible. J’avais froid. Je frappais des pieds sur le sol.

Je me souviens juste avoir entendu mes chiens aboyer cette nuit. Je suis sortie dans la cour, et on m’a assommée.

Je n’ai pas râlé longtemps, et j’entendis quelqu’un ouvrir une porte derrière moi. J’étais terrifiée, si j’avais pu me retourner je pense, je ne l’aurais même pas fait.

« Fais moins de bruit, madame, ou on te fera du mal. » C’était certainement une voix de jeune femme. J’essayai de parler, j’articulais : « J’ai froid, j’ai froid ! » mais seul « O Rrro, o rro » se fit entendre. On me lâcha mon bâillon.

« J’ai froid. » Dis-je sèchement.

« Tant pis ! » m’a t-elle répondu pendant qu’elle me resserrait mon bâillon. J’entendis la porte derrière moi claquer, puis le silence s’installer.

Le temps que la porte s’ouvre de nouveau, je réfléchissais aux éventuelles raisons qui auraient motivées ma ravisseuse. Mais je ne voyais vraiment pas.

Le parquet était en bois, il était propre, mais très abîmé. Il y avait plusieurs tables, et le quadruple de chaises. Je pensais être au centre de la pièce, il y avait un couloir en face de moi qui donnait sur plusieurs portes. De part et d’autre de la salle, plusieurs fenêtres aux grands rideaux roses laissaient deviner que le jour était en train de se lever. La pluie commença doucement à gratter sur le toit en tôle.

La porte s’ouvrit une deuxième fois, je devinai que plusieurs personnes étaient entrées.

Se tenaient devant moi trois enfants aux cheveux courts, à la peau terreuse, aux vêtements sales, déchirés, sans chaussures. Ils avaient tous des cicatrices bien visibles, cependant, contrairement aux deux autres, l’enfant du milieu en avait plusieurs sur le visage. Il prit la parole :

« Tu sais soigner les blessures ? » Que cet enfant me tutoie fit disparaître toute ma terreur, et je me suis aussitôt énervée. Je frappai à nouveau le sol avec mes pieds en gigotant et en râlant. Mais une petite main me saisit le front et je sentis un acier froid plaqué à mon cou. Je m’immobilisai et la terreur revint m’envahir. L’enfant balafré répéta :

« Tu sais soigner les blessures ? ». Je fis oui de la tête. Je ne savais pas soigner les blessures.

« Relevez-la » dit son sourire. « Un chien a blessé un de mes hommes, et il va très mal. Tu pourras vivre si tu soignes sa blessure. » Deux enfants surgirent derrière moi et me libérèrent pendant que je m’écroulais à terre en pleurs, de peur, d’incompréhension. Mais obéissant à l’ordre du ou de la chef ils me tinrent fermement et on me maintint debout. Je n’arrivais pas à définir le sexe de ces petits personnages, mais je pouvais dire qu’aucun d’eux n’avait plus de douze ans. Pendant qu’on me traînait vers la porte, je leur demandai s’il y avait des adultes ici : « Non », qui était le plus vieux ici : « Toi ». On passa la porte. Dehors, une autre dizaine d’enfants. Le plus proche était assis et nettoyait son petit couteau, deux autres cassaient des branches pour le feu qu’un troisième entretenait plus loin. Quelques autres étaient en cercle autour d’un dernier enfant, allongé sur un drap qui commençait à prendre la boue. C’était le fameux blessé, qu’il fallait maintenant faire rentrer à l’intérieur. À six ils le soulevèrent avec son drap, l’emmenèrent à l’intérieur et l’allongèrent. Un enfant tirait la corde qui liait encore mes poignets pour que je les suive.

Le blessé criait et saignait un peu du pied, rien de grave. Certes ce n’était pas beau à voir, son ongle du gros orteil gauche était soulevé et pendouillait.

« Soigne-la » me répéta-t-on et me libérant de mes liens. Alors je me suis mise à genoux, et j’ai soulevé son pied qui giclait encore. La blessée perdait peu à peu connaissance.

Je lui ai demandé comment elle s’appelait, mais elle cherchait dans le regard des enfants si elle devait me répondre, on lui fit non de la tête. Elle se tut. J’inspectais donc cet orteil comme si j’étais médecin. Son ongle ne tenait qu’à un bout de peau. Sur la peau sous l’orteil, il y avait un petit bleu. C’était bien une morsure de chien, mais si mon chien avait voulu tuer cette fillette il lui aurait au moins arraché ce doigt. J’imaginais la scène, mes chiens ne faisaient sans doute que se défendre. Si ces enfants n’ont pas hésité à attaquer mes chiens, pour ensuite m’enlever, je ne devais pas prendre leur menace à la légère et j’avais tout intérêt à soigner cette fillette pour qu’il ne m’arrive rien. Mais si je la soignais, allaient-ils me garder en vie ? Où étaient les adultes ? J’étais pétrifiée à force d’y penser, tandis que je tenais toujours du bout des doigts le pied de cette enfant, faisant mine de l’inspecter avec minutie.

Il fallait qu’il ne m’arrive rien.

« Elle est sur le point de mourir, il faut agir vite » J’improvisai. « Il me faut de l’alcool et n’importe quelle grande feuille verte fera l’affaire. » On me ramena une bouteille de vin et des feuilles de bananier. « Non, pas de feuille de bananier, elles vont lui faire vomir tout son sang, autre chose ! » Les enfants étaient horrifiés et certains pleuraient. Mais on accourut avec des feuilles de songe. « Parfait. Maintenez la bien » On la maintint bien. J’étais sur le point de verser le vin sur le pied de la pauvre enfant quand elle attrapa la bouteille de mes mains pour en boire une bonne rasade. On la lui arracha et on me la redonna. J’ai versé, elle hurla, j’ai vite arraché son petit ongle, elle hurla encore. Je déchirai de ma robe un bout assez grand pour en faire un gros pansement, et le faisant, glissai une boule de feuilles de songe, en espérant que cela n’était pas toxique, mais sans doute que non. Elle a arrêté de hurler, et dit à tous qu’elle avait moins mal, qu’elle sentait la douleur partir doucement. J’avais aux yeux de ces enfants accompli un véritable miracle, et j’en étais bien heureuse.

L’enfant balafré vint me relever et me demanda si elle allait vivre. Je lui dit que j’étais quasiment sûre que oui, que toutes les personnes que j’avais soignées d’un orteil ouvert mortel s’en étaient tirées. Tous furent soulagés et on me remercia. « Tu mangeras le petit déjeuner avec nous si tu le veux bien ». Je refusai d’abord, si l’on me laissait partir, il fallait que je parte au plus vite. Mais l’enfant balafré insista. Alors on m’installa à une table, j’étais en face du balafré, avec à ma droite et à sa gauche les deux autres enfants que j’avais rencontrés en premier. Plusieurs enfants vinrent nous mettre la table, le service était d’une propreté désarmante. Ces mêmes enfants revinrent avec une bouteille de vin par table et des morceaux de viande qu’ils déposèrent grossièrement dans chacune des assiettes. Tous regardèrent vers nous. « Comment t’appelles-tu ? » me demanda le balafré. « Marie » répondis-je. Il se leva, leva son verre, je restai assise mais levai mon verre. « À Marie! » et ils répétèrent tous à l’unisson.

Il fallait que je sorte d’ici.

La viande était bien cuite, mais avait un goût nouveau. Je demandai à mon hôte ce que nous mangions au juste. « C’est les chiens qu’il y avait devant chez toi » me répondit-il la bouche pleine de mon chien. « Nous n’avions plus grand chose à manger, alors quand on les a vus, on a voulu les tuer, mais il se sont défendus et ils ont mordu Luce » Je laissai tel quel mon plat. Je voulu partir en courant, même si cette communauté d’enfants m’intriguait. Je lui demandai s’il y avait déjà eu des adultes ici, et depuis combien de temps eux étaient-ils tous là.

« Il y avait une dame avant, Mamé. Elle avait fui les blancs et s’occupait de nous, les parents de tout le cirque venaient lui confier leurs enfants. Elle était douce, elle nous racontait des histoires, et nous faisait à manger, soignait nos maladies et nos blessures. Un soir, les parents ne revinrent pas. Alors on est restés chez Mamé toute la nuit, puis tout le jour, puis tout le temps. Mamé nous raconta que les blancs étaient revenus et étaient repartis avec nos parents, qu’on ne les reverrait pas. » Je me souvenais de la venue de ces blancs dans le cirque, c’était l’hiver dernier. « Mamé nous a appris à vivre, cultiver, à lire nous même les histoires, à nous méfier des autres . Mais elle est morte il y a quelque temps. » C’était une bien triste histoire, et je fis comprendre à quel point j’étais désolée du sort de ces enfants. Mais l’enfant balafré m’interrompit « Ce n’est pas grave, nous t’avons trouvé, et tu peux peut-être t’occuper de nous si tu veux ! » Je craignais du plus profond de mon âme que cet enfant me dise ça.

Il fallait que je parte.

Après le petit déjeuner, le balafré me conduisit dans la chambre tout au bout du couloir : « La chambre de Mamé, restes-y le temps que je discute avec tout le monde à ton sujet, nous verrons si on peut te garder » il allait s’en aller, je retint l’enfant et lui demanda comment il ou elle s’appelait : « Geneviève. » Elle s’en alla et ferma la porte. J’étais maintenant seule dans une chambre où il n’y avait qu’un lit, une fenêtre, un tapis et un tableau au mur : Mamé s’était essayée à l’autoportrait et le résultat me ressemblait complètement. Mon sang se glaça. J’ouvris la fenêtre, regardai à gauche, à droite, pas d’enfant. En face, la jungle. Je me glissai par la fenêtre et courus de tout mon souffle dans la jungle. J’ai marché deux jours sans m’arrêter.

J’abandonnai ma case, mon cirque. Toutes les personnes que j’ai rencontrées par la suite, je leur ai bien dit de se méfier des orphelins de Cilaos. J’ai cependant motivé des gens à aller à la rencontre de ses « pauvres enfants », comme ils disaient. Mais ces personnes, on ne les revit jamais.