Eugène Simonet, Voyage 1

photo d'un arbre éclairé au milieu de la forêt

Je m’appelle Eugène Simonet. Je voyage depuis maintenant trente ans, à la découverte de créatures étranges et peu communes du point de vue d’un occidental. Je raconte ici ma première rencontre avec une de mes premières trouvailles que j’ai aperçu une fois, sans jamais la revoir.

Mon premier voyage devait me conduire à l’île Bourbon, une terre du Roi devenue société de plantation, j’avais alors vingt-et-un ans. Je détaille la longue traversée dans mon précédent ouvrage.

Mon correspondant m’attendait au port. Nous parlâmes de mon voyage, du continent et de son île. Je passai ma première nuit chez lui en compagnie de sa femme et de sa fille. Cet homme remarquable est aujourd’hui un ami très important avec lequel j’entretiens une correspondance régulière. Il s’appelle Edmond Delaunay.

Au matin, j’avais prévu d’aller seul m’enfoncer dans les jungles du cœur de l’île. Lorsque je quittai la maison, il était tôt, et je pus regarder le village se réveiller, d’une façon si différente du continent.

Les habitants ouvrent fenêtres volets et portes aux premiers rayons de soleil, et sortent dans leurs jardins ou dans la rue, rentrent chez leurs amis, un fruit ou une tasse à la main. Les enfants en cherchent d’autres, en courant, faisant s’affoler les volailles. Mais tandis que je m’éloignai du village portuaire pour aller vers la partie plus boisée de l’île, j’entendis derrière moi les bruits d’une personne ne voulant pas en faire. J’aurai peut être du inviter Edmond Delaunay me suis-je alors dit, craignant d’avoir affaire à un bandit. Je sortis un couteau de ma poche, et continuai de me promener avec, espérant dissuader un assaillant potentiel. Cela marcha peut être car je n’entendis plus rien derrière moi après cela. Je marchai bien depuis deux heures dans la jungle, la chaleur se fit sentir, je me dis qu’il ne fallait pas que j’aille trop loin, je n’étais à l’époque pas accoutumé à ces températures, et j’étais bien gourmand sur ma gourde. Je n’avais pas croisé d’animal que je ne connaissais pas, simplement des plantes que j’observai passionnément tant elles étaient surdimensionnées et particulières par leurs fleurs et leurs racines. C’est ce qui me causa ma première blessure de voyage.

Faisant demi tour, je pris le pied dans une racine pour le coup surdimensionnée, et tombai au sol sur le ventre face contre terre, une douleur aiguë me parcourut la jambe.

J’avais par mégarde gardé mon couteau dans ma main avant de tomber dans la terre molle, trop rapidement pour les réflexes de ma main prise. J’ai hurlé de douleur, j’ai cru que le couteau était enfoncé jusqu’au pommeau dans ma jambe, c’est dire jusqu’à l’os. Il n’en était rien de cela, quand je me suis retourné sur le dos, le couteau n’était même pas dans ma chaire, j’étais juste ouvert d’à peine un demi centimètre de profondeur sur tout de même toute la longueur de la lame. Je n’avais qu’à faire un garrot à l’aide d’un vêtement. J’ai ôté ma veste et serré fort, non point sans hurler, déçu de ma stupidité plutôt que de douleur. J’entendis alors les feuillages devant moi s’exciter et c’était sûr, quelqu’un était là. « Montrez vous, je sais que vous êtes là ! » Dis-je d’une voix la plus autoritaire possible, pour masquer le fait que j’étais au sol, saignant et suant.

Une fillette sortit alors du bosquet, la frimousse arborant la déception, elle qui venait de perdre une longue partie de cache-cache. C’était la fille de Delaunay, elle m’avait sans doute suivi depuis ce matin, ce qu’elle confirma lorsque je lui demandai. Elle s’affola de voir couler du sang de ma cuisse, et partit très vite, en criant « Je vais chercher mon père ! Je vais chercher mon père ! ». J’aurai pu, je pense, rentrer seul, en boitant, en prenant mon temps, mais pourquoi gaspiller mes forces quand une épaule sur laquelle m’appuyer serait là dans sans doute moins de deux ou trois heures, prenant en compte la vitesse de la fillette en partant, et le fait que si Delaunay marcherait aussi vite que moi ce matin, c’est qu’il devait être un sacré saligot. Il me montra cette part de lui bien plus tard d’ailleurs, mais pas ce jour là.

Je décidai donc de m’asseoir contre cette vilaine branche et d’attendre mon sauveur. Il faisait chaud, et bien jour, j’avais encore beaucoup d’eau, je décidai de m’endormir.
Je ne sais pas combien de temps cela dura, mais je me suis réveillé en sueur, la chaleur était bien plus lourde, il ne devait pas être loin de midi. C’est alors que je l’ai vu. À dix mètres de moi, sur le chemin qui mène vers plus profond dans la jungle, se tenait une sorte d’oiseau immense, d’une couleur grisâtre, bleue par endroit. Il faisait bien plus de deux mètres de haut. Ses pattes larges étaient dépourvues de plumes, son bec représentait bien la moitié de son crâne. Ses ailes étaient minuscules comparées à son corps, impossible me suis-je alors dit, que cet oiseau sache voler. Il se tenait près d’un arbre, se nettoyait le bec contre le tronc, et ne semblait pas m’avoir vu. Je me suis redressé sur le dos de la manière la plus délicate qui soit, et j’ai observé. Après avoir nettoyé son bec, il nettoya les plumes de ses ailes, son cou était assez large, c’était évident compte tenu du volume de son crâne. Après s’être occupé de ses ailes, il frotta à nouveau son bec au tronc. Le bruits du frottement paraissaient si proches, c’était dire la puissance de l’animal. 

Soudain, j’entendis la voix d’Edmond m’appeler, ce qui me fit me retourner brièvement, mais suffisamment longtemps pour que la créature disparaisse, sans un son, en faisant à peine bouger la végétation derrière elle.

« Et bien, Anna me dit que tu t’es blessé ? » Me dit-il en s’approchant ; je lui expliquai alors en détail la description que je vous ai faite ci-dessus. Il ne me crut pas. J’ai beaucoup fait rire Edmond dans ma vie. Et ce fut la première fois en ce jour. Il me releva et nous rentrâmes doucement au village, où nous attendait un grand repas que les Delaunay leurs voisins et moi nous partagèrent composé principalement de riz et de volaille. J’ai évidemment parlé de ma rencontre fortuite avec l’oiseau quelques heures plutôt mais là encore, personne ne me prit au sérieux, et on blâma la chaleur et ma blessure, que le médecin du village prit en charge après le repas. Repas qui ici était une étape importante de la journée. Je passai l’après midi allongé, à discuter avec les Delaunay et leurs voisins. À la tombée de la nuit, chacun rentra chez soi, et nous mangeâmes ce qu’il restait du midi. Edmond me conduisit dans ma chambre, me demandant si je n’avais besoin de rien, si je me sentais bien, je le rassurai et il s’en alla. Lui parti, sa fille entra, et me dit :
« Tu sais, je te crois pour l’oiseau, moi. » Et Delaunay l’envoya aussitôt dans sa chambre.

Depuis ce jour, j’ai conduit plusieurs dizaines d’expéditions à la recherche de cet oiseau, sans succès. La fille de Delaunay, qui est aujourd’hui ma douce épouse, n’en parle pas souvent, elle dit qu’elle a « peut-être bien » croisé l’oiseau, et qu’elle me croit. Mais elle n’aime pas être prise pour une folle, nous n’en parlons donc plus. Mais je sais qu’il existe. Jusqu’à ce jour je ne l’ai pas trouvé, mais qui sait, on tombera bien sur cette créature un jour. Comment peut-on se cacher éternellement quand on est un oiseau plus haut qu’un homme, dans une jungle de l’île Bourbon ?

-Eugène Simonet-