Eugène Simonet, Hors-sujet B, Voyage 1

Nous dûmes parler fort, pour nous entendre malgré les chants toujours montants des musiciens.

– Que pensez vous, alors, de cette créature ? me dit-il, en l’explorant de ses yeux roses et plissés par ou bien le rayonnement des talents en scène, ou bien par autre chose qu’il aurait ingéré. Je ne savais pas trop quoi penser, voyez vous, j’avais déjà assisté à pareil spectacle dans le nord, mais qu’allais-je en dire à ce jeune garçon, qui dans son état se serait sûrement battu pour l’honneur de cette femme qu’il possédait de ses yeux ? Une énième fois, je parlai de ces livres, évitant le sujet.

– Vos Balzac, mon ami, vous devriez aller voir s’ils sont encore dans le chariot !

– Au diable mes Balzac ! s’exclama-t-il en applaudissant la révérence des artistes qui dorénavant allaient se joindre aux festivités. Allons donc dehors, j’ai à fumer, si vous en voulez.

– Eh bien ! Pourquoi pas. lui répondis-je en ouvrant la marche. Enfin quelqu’un à qui parler, moi qui n’avait pas prononcé un mot depuis mon arrivée.

Mon jeune voisin de voyage boitait un peu derrière moi et souriait frénétiquement à toute personne qui croisait notre route jusqu’au dehors, à l’entrée, en bordure des jardins, sous un mélange chaud de la lumière lunaire et de celles des trente bougies disposées sur les rampes en bois de la terrasse surélevant l’entrée. Il s’arrêta avant de descendre les quelques marches de la terrasse pour fouiller dans ses poches. Il en sortit une pipe noire, un petit mouchoir marron qui contenait son mélange à fumer, un gros bâton en guise de bourre-pipe, et une plus petite brindille.

– Venez me rejoindre sur ma marche Eugène, asseyez-vous donc.

D’un œil, il remplissait à ras bord le fourneau de sa pipe, en essayant en vain de ne pas en mettre partout, tassant grossièrement avec son bâton. Je remontai les marches pour m’asseoir à sa gauche. Il se hissa sur la pointe de son postérieur pour atteindre, bras tendu, la flamme d’une des bougies de la balustrade pour allumer sa brindille. Il m’expliqua le mélange en le caressant circulairement avec sa brindille enflammée.

– Du tabac de chez moi à Paris, avec des graines de datura en poudre. Les hallucinations, ces choses là, vous n’en avez pas peur ?

Je fis non de la tête. Cette pipe fut la toile de fond de notre première conversation. Elle fut comme inscrite sur l’épaisse fumée grise qui s’amassait autour de nous, tant le vent n’était pas au rendez-vous.

– Tu en es à combien de verres ce soir, toi ? Dis-je pour commencer en bonnes formes.

– Presque une bouteille et demi, à moi tout seul. Pour ma défense c’est un vin bien gentil, bien mouillé. Et toi ?

– Presque deux verres.

Je demandai à quelqu’un sur le pas de la porte de nous apporter une des bouteilles pas tout à fait pleines, ouvertes et déclinées on ne sait trop pourquoi ; c’était ce genre de fête, où on pouvait se permettre tous les caprices gustatifs, du moins pour le vin et le fromage. On nous l’apporta, je repris.

– Quand es-tu arrivé ici alors, parisien ?

– Il y a deux semaines de ça. Sacrée arrivée d’ailleurs, j’ai beaucoup d’amusement à la raconter !

– Fais-donc !

– C’était à Saint-Denis. Il n’y a pas de port ici vois-tu, le bâtiment devait rester loin de la côte et on devait prendre un canot pour atteindre le débarcadère et s’y faire hisser par l’échelle. Je suis sûr que tu viens du Pays, alors tu vois de quelle échelle je parle !

– Assurément, m’exclamai-je. J’ai bien failli tomber à l’eau.

Il resta silencieux et esquissa un large sourire, révélant par là qu’il avait eu moins de chance que moi. Je ris.

– Eh ! Pour ma défense la mer était furie ! Et j’avais sous mon bras mes livres vois-tu ? Oh je ne les ai pas lâchés ! Et j’ai gagné la terre par la plage. On pensait quand je suis tombé que j’étais mort, c’est qu’il y avait des requins.

– Cela explique l’état des livres !

– Tout juste.

Nous nous échangions la bouteille et le tabac métissé, ainsi que d’autres anecdotes de nos premiers instants sur Bourbon. Inutile de rapporter ici les miens, que je vous conterai plus tard dans le détail. Il me demanda ce qui m’amenait sur l’Île, je lui parlai donc de mon projet littéraire à propos des créatures étranges. Et je lui demandai à mon tour.

– Toi Charles, pourquoi viens-tu donc mouiller ici tes livres ?

– Voilà une sotte idée de mon beau père, peste soit de lui. Ma mère s’est remariée, et prétend aimer profondément ce salaud qui vient jusqu’à juger mes fréquentations et mes occupations. Il a persuadé ma mère de m’envoyer aux Indes, voir du paysage. J’en suis persuadé, il comptait sur la cruauté des mers pour que je me perde au loin. Eh bien le bateau eut quelques dégâts au large d’ici. Alors j’ai débarqué à Maurice, puis à Bourbon, il y a deux semaines.

– Tu vas rester longtemps ? lui demandai-je.

– Non, bien sûr. J’aimerai peut-être, je n’en sais trop rien. Mais je serai majeur bientôt, je m’en retournerai à Paris y réclamer l’héritage de mon père. Et je m’en irai vivre comme bon me semble loin de l’amant de ma mère. Peut être m’en reviendrai-je ici avec cet argent.

Il était une certaine heure de la nuit, encore noire, pourtant, sûrement était-ce la drogue de Baudelaire, mais c’est comme si on y voyait comme au petit matin. La lune éclairait trop fort pour mes yeux. C’était un véritable soleil blanc. Nous étions bien fatigués. Mais la conversation était aussi amusante que les fumées et breuvages du soir. Il y eut des silences, où nous étions à demi éveillés, assis sur les marches, silences interrompus par un souvenir, çà et là, une drôle d’histoire.

– As-tu rencontré la Desbassayns ? Ai-je dit.

– Oh et comment, si elle en avait eu la force, elle m’aurait giflé pour sûr ! Attends que je te raconte…

Baudelaire était un personnage bien différent sous drogues et sous vin. Bien sûr nous le connaissons maintenant comme un garçon bien mélancolique. Et que ce jeune ami nous quitte (il y a déjà quelque temps tandis que j’écris cette ligne) sur cette note n’effacera en rien ces précieux souvenirs que j’ai de lui. Un provocateur bien amoureux, bien inspiré, un véritable voyageur malgré lui.

C’était à son tour de me tirer d’un court somme.

– Eugène, la chanteuse de tantôt, t’en souviens-tu ?

– Oui, n’est-elle pas à l’intérieur encore ?

– Je voudrai son nom.

– Vas-y donc lui demander.

– Merde Eugène, regarde moi !

Ses yeux étaient bien rouges, ses cheveux avaient pris, par un curieux hasard, à force d’avoir sa tête posée sur les marches plus hautes, la forme d’une fleur d’anthurium, comme celles qu’on pouvait voir ici dehors,  ramper hors de leurs buissons, attirées par la fête des artistes. Mais en effet il ferait mauvaise surprise à être vu ainsi. Il me prit une nouvelle et dernière fois l’épaule.

– Simonet, va me chercher son nom, et je t’offre un livre. Entendu ?

– Au diable tes livres. Et pour cette pipe ?

– Oh là ! Je l’ai volée à mon beau père ! Je veux bien jouer la pipe, mais il me faudra plus que son nom.

– Qu’as-tu en tête ? Me demandai-je.

– Et bien arrange-toi pour savoir où est ce qu’elle ira chanter prochainement ! Et puis nous irons, toi et moi, qu’en dis-tu ?

– Ma foi pourquoi pas, je ne sais pas.

Cette scène fut rajeunissante. J’allais, comme si comme lui, j’avais vingt ans, approcher la chanteuse qui buvait et mangeait avec bien des admirateurs à sa table. Je n’eus point besoin de m’adresser à elle que j’entendis à plusieurs reprises son prénom : – Dorothée, comme vous chantez bien ! – Oh si j’avais su qu’en venant ici je tomberai sur vous Dorothée ! – Oh Dorothée, où peut-on vous entendre encore chanter ?

J’allai rapporter toutes ces informations peu loyalement acquises à mon ami, qui ronflait déjà, affalé sur les marches.

– C’est donc Dorothée… Dorothée ! Petite sorcière au flanc d’ébène. J’essayerai d’écrire à son sujet, assurément avant de dormir tout à l’heure.

Ce qu’il fit.

Nous dormîmes où cela était possible, dans la maison. Plus tard dans la chaleur de midi, les chariots prirent la route pour Saint-Pierre, et je présentai Baudelaire à Edmond Delaunay. Nous mangeâmes tous les trois ensembles et nous nous quittâmes après cela. Charles allait rester à Saint-Pierre, pour continuer à y voir sa Dorothée, et Delaunay et moi rentrerons dans l’ouest. Je n’ai plus vu Baudelaire après cela.

De vous raconter cette histoire me fait penser que, le nom de sa muse, Charles l’a volé : il ne m’a pas donné sa pipe !