Eugène Simonet, Hors-sujet A, Voyage 1

Je m’appelle Eugène Simonet. Je voyage depuis maintenant trente ans, à la découverte de créatures étranges et peu communes du point de vue d’un occidental. Ce récit est un hors sujet faisant suite à mon premier ouvrage « Eugène Simonet, Voyage 1 » et se déroule pendant ce même voyage sur l’Île Bourbon, de 1841 à 1843. Il ne fait la description d’aucune créature étrange mais certaines rencontres humaines ont, j’estime, leur place dans mon œuvre.

Je suis resté quelques semaines en compagnie de la famille Delaunay, à Saint-Denis. Edmond m’avait fait visiter une grande partie du nord, puis nous sommes allés nous installer quelques jours dans l’ouest, chez sa famille dans la ville de Saint-Gilles. J’ai eu l’occasion de monter avec lui au domaine de Villèle, où s’arrentent selon lui la plupart des voyageurs. Je dresse un portrait de la femme qui possède ce domaine dans mon œuvre précédente. Saint-Denis, Saint-Gilles, il fallut nous rendre enfin à la dernière grande ville de Bourbon, Saint-Pierre, dans le sud. Un congrès d’artistes se réunissait annuellement dans les hauts de la ville, et Delaunay m’interdisait de quitter l’Île sans y être allé au moins deux fois.

Nous voici donc en octobre 1841, en début d’après midi, en plein centre de la ville de Saint-Pierre. Nous marchions depuis un moment.

– Sais-tu, Simonet, pourquoi les rues ici, à l’image de celles de Saint-Denis, sont-elles ainsi dessinées, en quadrillage parfait ?

Je ne savais pas, bien sûr, j’imaginais et proposais des théories de copie d’un modèle antique, ou peut être une façon d’y perdre ses visiteurs qui devront y rester toujours plus, et payer nourriture et lit chaud. Nous nous tenions à un carrefour où en effet à gauche on distinguait presque le pied des montagnes, et à droite le sable noir de la mer, espacés de bien plusieurs kilomètres.

– C’est pour éviter que les travailleurs, et à l’époque les esclaves, ne se rassemblent en trop grand nombre trop rapidement, Simonet. On voit donc de loin les émeutes arriver.

Nous descendîmes près de la plage, c’est là que les chariots qui partent attendent les passagers (tandis que ceux qui arrivent s’arrêtent plutôt aux entrées de la ville). Delaunay alla demander à chaque charretier s’il se rendait à la résidence Maurane. Plusieurs charrettes lui dirent que oui, mais qu’elles étaient déjà pleines et réservées pour ce soir. Nous en trouvâmes d’abord une, où il restait une place pour l’un de nous, que nous gardâmes en vue, le temps d’en trouver une autre avec autant ou plus de place libre. Cela prit quelque temps mais nous y arrivâmes ; ainsi, dans moins d’une heure, toutes les charrettes se rendront dans les hauts, à la résidence Maurane, à deux heures de voyage. J’insistai pour payer moi même ma place, mais Delaunay m’expliqua qu’ici c’était une toute autre monnaie, que celle du nord et de l’ouest. Apparemment il y en avait bien plusieurs sortes et que lui même se promenait avec trois devises différentes. Nous allâmes sur la plage discuter un peu le temps que nos voitures nous appellent. Nous étions même en train de chanter, quand un crieur énonça le départ pour « La Maurane ».

Mon voisin de banc dormait, et avait laissé à ma place, quelques livres tordus et gonflés. Je lui tapai donc l’épaule : – Mon ami, s’il vous plaît.

– Milles excuses, fit-il en se réveillant d’un bond et en reprenant sur ses genoux tous ses livres avec le même élan.

Il avait un très long front, des cheveux et des yeux noirs comme sa chemise. Cheveux qui par endroits étaient courts, laissant apparaître son cou osseux, et par endroits étaient longs sur le haut, pour cacher son crâne blanc et bien trop luisant, c’était sûr pour moi, il avait fraîchement débarqué. Quand nous nous mîmes enfin en route, il ouvrit un de ses livres : Le Père Goriot de Balzac.

C’est bien dommage que je ne fus pas dans le même chariot que Delaunay, je ne pouvais même pas le voir d’ici, il était à bien trois voitures à l’arrière. Si je n’abordais pas mon ami lecteur à ma droite, j’allais bien m’ennuyer durant l’ascension de la ville. Alors j’ai parlé de l’état de son livre :

– Quelle grossière idée que de lire sous la pluie ! Ai-je tenté avec un bien grand sourire. Sourire qu’il me rendit en acquiesçant poliment de la tête, j’importunais monsieur le romantique, et nous allions donc nous taire pour toute la durée du voyage. La nuit tomba vite.

La voiture s’arrêta, nous étions arrivés. J’avais dormi durant la seconde moitié de la route. Mon voisin laissa ses livres dans le chariot et sauta. Moi qui n’avais pas la vingtaine, j’utilisai les marches comme les autres. C’était une grande maison éclairée de milles bougies et de plusieurs feux. La résidence était un magnifique accord entre le bois et la pierre blanche, coupés et taillés bien carrés, bien rectangles. La lumière des feux dévoilaient des jardins à perte de vue, où des fleurs bleues, blanches, et rouges dansaient au rythme des flammes.

Je fus vite inquiet quand on nous annonça un accident avec les chariots de derrière, un éboulis qui ne fit pas une victime, mais qui força les vingts derniers invités à se faire reconduire à Saint-Pierre, où ils allaient être hébergés, selon les dires du prévôt essoufflé, porteur de la nouvelle.

Eh bien ! J’allais devoir y être seul, à ce congrès, qui n’était rien de plus qu’une fête d’artistes. Nous étions tout de même une vingtaine. Les toiles étaient les murs, les pièces étaient les inspirations. Il y avait une pièce pour le romantisme, pour le naturalisme, il y avait une sorte d’art baroque simplifié que je n’ai vu nul part ailleurs. Je ne suis pas expert en cet Art ni artiste en ces lieux, et je ne peux que vous rapporter que c’était très beau. Il y avait un buffet pour quarante, que nous nous partageâmes à vingt. Deux tables, une petite, qui portait bien quinze bouteilles de vin, et une grande, couverte par des assiettes de fromages et une bassine remplie de petits pains.

Sur les coups de minuit, on fit entrer dans le salon deux chanteuses, un musicien avec une sorte de tambour et un danseur, qui étaient des habitants des hautes terres de l’Île. Une des chanteuses chantait un vers en créole, et l’autre le répétait juste assez tard pour ne pas en faire un canon. Le danseur sautait sur place en faisant avec ses bras des gestes qui, il faut dire, dessinaient (si je puis me faire comprendre) les mots : les consonnes exagérées étaient des coups de coudes et des gifles dans le vent, et les voyelles en vibrato étaient des vagues qui allait d’une main à l’autre du danseur. Le musicien paraissait caresser, gratter son instrument en peau, on l’entendait taper, mais on n’y voyait pas l’ombre d’un choc. La chanteuse principale (évidemment, la chanteuse principale), avait attiré toutes les attentions, tous les regards hébétés par l’art et le vin. Son expression rappelait l’assurance, la fougue et la douleur d’une de ces chanteuses portugaises de Fado, qui en ce moment font tant tourner les têtes à Paris. Son buste fin, lui était droit, de fer. Sa colonne était de pierre. Comme un buste qui chante à l’opéra. Ses larges hanches, comme dissociées du reste, dansaient les mêmes partitions que le danseur derrière elle.

On me prit par l’épaule :

– Voyez vous seulement ce que je vois ?

C’était mon timide lecteur, voisin de charrette, que le vin le fromage et l’art avait rendu soudain très sociable.

– Vous ! Je m’appelle Eugène Simonet !

Me serrant la main, il me confia son nom, qui, j’en suis certain, vous dira bien quelque chose : Charles Baudelaire.

Je publierai la semaine prochaine la suite de ce hors sujet racontant ma rencontre avec cet homme et la suite de cette surprenante nuit.