Édito ergo sum – 13/05/19 : “Make the planet great again”

C’est après une petite pause de la rédaction que l’on vous retrouve aujourd’hui. Non pas que l’actualité ne s’y prêtait pas, mais quelques fois il faut prendre le temps de se poser pour la digérer un peu. Et s’ensuit forcément un flot d’informations à traiter : 

Voyage Voyage ?

Je me faisais une réflexion dans la semaine, en regardant ma barre d’abonnement Youtube. Je suis beaucoup de vulgarisateur·rice·s, que ce soit sur la politique, l’histoire, les sciences… et beaucoup, beaucoup sur l’environnement. À la base, je les suivais pour apprendre des concepts et des pratiques, un peu sur le modèle de Professeur Feuillage ou E-penser, sur un ton un peu humoristique et avec des jolis petits schémas. Un peu les dignes héritiers de Jamy donc. Et puis, j’ai commencé à suivre DirtyBiology, Dr Nozman, Le Grand JD, Veritasium… et je n’ai pas été le seul. Iels ont augmenté leur audience, commencé à faire des vidéos plus impactante, avec plus de moyens. C’est cool. Iels ont commencé à étayer leur propos, en fréquentant des scientifiques et des centres de recherches. C’est cool. Et puis, iels ont commencé à justifier leur propos en allant directement sur place. Alors, cool pour les plans au drone et la vidéo, moins cool quand ça implique d’aller au Groenland pour témoigner des effets du réchauffement climatique. La démarche est louable, mais elle me fait un peu penser à la démarche Pierre Rabhi ou des Colibris qui culpabilise les gens de ne pas rouler en électrique ou de ne pas avoir sa brosse à dent en bambou mais qui ne remet pas en questions les causes réelles de ce réchauffement. A une époque où un mot à été inventé en Suède pour designer la honte de prendre l’avion (c’est : “flygskam“) , la honte ne touche pas tout le monde apparemment. 

Par contre, petite personne influençable que je suis, je n’échappe pas au tiraillement horrible entre mes convictions qu’il faut agir et ma crise existentielle qui me fait retourner là d’où je suis venue (temporairement, surtout, c’est peut-être le pire). Je me retrouve dans cette période chérie de l’année : guetter les rayons de soleil dehors, se rendre compte que tous les insectes sont morts, tout ça en préparant sa valise pour rentrer chez les parents, sur l’île où on espère qu’il reste des insectes qui vont nous bouffer tout l’été, en représailles improbables pour l’accélération de leur disparition, qui est de notre faute. Le gros nous, hein.

Voilà une semaine que je regarde dans ma boîte mail les messages de confirmation de mes réservations de vol : tout le mois de juin, je rentre à la maison. Et c’est pas que j’ai honte de rentrer chez moi voir mes parents que j’aime (obligation contractuelle de dire ça, non ?) mais :

1) ça coûte.

2) ça empreinte carbone.

3) on va le retourner contre moi quand je vais dire que j’essaie de répandre l’envie de changer de mode de vie chez les gens.

Et puis, d’après une réplique iconique de cinéma, personne n’est parfait-e. Et puis et puis, on pourrait dire que je retourne dans une île paradisiaque, ce qui n’est pas totalement faux, mais c’est aussi une île qui souffre d’une situation sociale désastreuse, et des conséquences du réchauffement climatique, dont les chaînes d’informations rendent compte comme si elles n’étaient que des incidents isolés et bizarres, et “exceptionnels”, et jamais vu depuis cinquante ans.

Débat houleux au pays des vagues

Typiquement : la “crise requin”. Dernièrement, vous n’avez pas pu rater ça, une nouvelle mort en mer a eu lieu. Drame, désespoir, larmes dans la communauté des surfeurs. Justifiées, bien sûr, on parle de la mort quand même. Mais le traitement de l’événement aurait pu beaucoup mieux faire. La “crise” est multifactorielle, c’est pas juste des requins qui pètent leur câble et qui s’attaquent aux humain-es façons Les Dents de la mer, ou Shark (autre film beaucoup plus bizarre et incohérent, mais passons). Peut-être qu’ils pètent leur câble, mais ça sort pas de nulle part : même si je les admire, je ne suis pas biologiste marine, mais je pense à quelques petits trucs quand je vois les requins se rapprocher. Y’a plus rien à manger au large, parce que la pêche intensive est passée par là (y’a plus rien même pour les pêcheurs d’ailleurs), y’a un peu plus de surfeurs qu’avant, sûrement une démocratisation de la pratique ou quelque chose comme ça, donc forcément y’a plus de morts,parce que y’a plus de monde qui se met à l’eau (et encore, huit morts en onze ans, c’est pas encore une extinction). C’est la notion même de risque, à savoir un aléas (tempête, inondation, et tiens, requin du coup) qui s’applique à un contexte humain (si une tempête passe en plein milieu de l’Antarctique, excusez moi mais on s’en fout un peu). Tout ça,  et d’autres facteurs que j’oublie ou que je ne connais pas. Bref.

Ce qui ressort des médias, en gros, c’est : “Oh non, un surfeur est mort. snif, les méchants requins”. La réaction des autorités est plus alarmante : mesures de sécurité, avec filets et autres dispositifs de délimitation — ça, OK — mais “prélèvement” plus ou moins régulier de requins. Comme si chasser le requin allait résoudre un problème qui relève d’une situation globale : un pansement sur une hémorragie. C’est clairement démagogique. Et, outre le deuil de la communauté qui surfe, je relève dans l’article consacré à la dernière mort que  “Dans tous les cas, pour les surfeurs, ces alternatives offertes face au risque requin sont considérées comme une atteinte au principe même de liberté et d’égalité”. Allô, la philosophie ? oui c’est pour dire qu’on a des soucis conceptuels au bord de la plage. Surfeur-ses, soyez un peu plus stoïcien-nes : il y a des choses sur lesquelles vous avez prise (aller à l’eau, choisir un spot plus ou moins risqué, choisir une heure plus ou moins risquée), et d’autres choses sur lesquelles vous n’en avez pas (vous faire prendre un membre/la vie par un requin). Au lieu de voir le bout de son nez et de vouloir s’occuper que de ses fesses (qui ont peut-être une marque de dents de la dernière sortie surf), considérez que le problème et global, et que sur ce problème, on peut agir collectivement pour ne pas défendre un seul intérêt, mais celui de tous-tes, et résoudre le grand problème plutôt que le petit, que l’on veut résoudre avec des solutions en allumettes. Il faut se souvenir que tous les problèmes type “crise requin” qui ont l’air isolés sont en fait liés par des processus invisibles (plus ou moins), mais bien réels. C’est ce que le traitement actuel des “crises requin” nous fait toujours oublier. 

Mais bon. Essayer de justifier, d’argumenter, de faire comprendre, c’est peine perdue quand à coté de ça, on a Môsieur Le Maire de la Commune qui a décidé de faire de la chasse aux requins son fer de lance. Les décideur·euse·s politiques ne sont pas (la plupart du temps) ignares, iels ont tout une batterie “d’experts” (dont on exclut Jean-François Nativel) et de technicien·n·es qui leur donnent les tenants et aboutissants. S’iels choisissent cet angle d’attaque, j’ose espérer que c’est pour une raison, à savoir faire un bon coup de com’, et que c’est pas par pur orgueil (j’espère. j’espère ?) Ça nous mène à l’autre sujet sur-utilisé par les politiques, le sujet dont iels raffolent, qu’iels savent que ça va faire réagir : l’immigration.

Mayotte et les Comores

Si en Métropole, le problème fait souvent référence aux migrants syriens ou érythréens, dans les territoires français de l’océan indien, l’actualité a trouvé son terreau chez les Sri-Lankais et surtout chez les Comoriens. Rapide récapitulatif de la situation de Mayotte, désolé de vous infliger ça mais je ne suis plus sûr de rien avec vous (oula voila que je parle comme un prof hautain, mes excuses) : Mayotte est une île faisant partie de l’archipel des Comores, située entre le Mozambique et Madagascar. Son peuplement date du Moyen-Age, d’une population à culture swahilie, mais aussi malgache. Une fois les colons européens arrivés, les prétentions françaises commence à prendre le pas sur les populations présentes. Passant au fil de l’histoire sous dépendance de Madagascar, puis de la France sous forme de protectorat, puis sous forme de TOM (Territoire d’Outre-Mer), c’est finalement en 1974, sous la pression du Comité spécial pour la Décolonisation des Nations Unies que la France met en place un referendum aux Comores, pour savoir si elles voulaient être indépendante. Par son histoire, Mayotte se distingue des autres îles en décidant de rester française.  Une dispute longue commence entre les Français et les Comoriens pour s’approprier Mayotte. La France souhaite dans un premier temps récupérer toute les Comores (sur un principe obscur de “non divisibilité de l’archipel), mais au final se rend bien compte que ça risque de chauffer pour eux, donc laisse tomber, et s’en sort avec leur jolie ZEE (Zone Economique Exclusive, une zone maritime autour des terres) qu’ils convoitaient tant. Mayotte se développe donc, avec la France, de manière moindre que les autres territoires des DOM, et la population bénéficie des mêmes structures, des mêmes aides que tout citoyen·ne·s francais·e·s (normal, donc). La situation est donc qu’aujourd’hui, Mayotte est
depuis 2011 un département français, et a creusé les écarts de développement avec les autres îles de la zone. Tant et si bien qu’aujourd’hui, 40 % de la population totale de Mayotte représente des étrangers, en majorité des comoriens. Et apparemment, ça n’est ni un détail ni anodin : des enjeux en termes de ressources s’ajoutent à la discussion diplomatique (que l’on pourrait croire close depuis la départementalisation). Les nouvelles technologies ont mis en évidence des ressources en hydrocarbures dans les sous-sols maritimes de la ZEE mahoraise. Ces ressources sont convoitées par les Comores, alors que la France a obtenu le droit de leur exploitation avec la départementalisation. On parle donc, sans compter les activités de pêches, de plusieurs milliards d’euros dans les sous-sols mahorais, alors que sa population est la plus pauvre de France. En 2019, ça renifle fort le colonialisme.

Toute une montagne

Entre la crise requin, la récupération médiatique et politique des crises migratoires causées pas l’environnement, les rapports internationaux qui se multiplient, et le jour du dépassement qui chaque année est de plus en plus tôt dans l’année, on a un peu tendance à courir les bras en l’air sans savoir quoi faire. Soit on oublie le politique et on se centre sur notre brosse à dent en bambou, soit on crise en écoutant les mesures de Macron et de ses potes, qui se veulent grand défenseurs de l’environnement parce que c’est la mode. Ou alors on peut se renseigner sérieusement. Sur le projet de la Montagne d’Or par exemple :

Donc, pour résumer. C’est un projet.

Soutenu par l’Etat.

De 1000 m² de mine à ciel ouvert.

En pleine forêt Amazonienne, à coté de deux réserves biologiques.

Où on va insérer du cyanure dans la terre pendant 5 ans. Sur un terrain instable.

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Donc non. Le gouvernement actuel se gargarise depuis le début d’avoir une démarche écologique, french touch Make the Planet Great Again Blablabla mais comme d’habitude, c’est surtout du fais ce que je dis pas ce que je fais. Et comme d’habitude, c’est les territoires des DOMs qui trinquent.  

Pour la section actu : 

  • les élections provinciales en Nouvelle-Calédonie, c’était hier. Ces élections permettent d’élire les membres des assemblées de Province, qui elle ont, pour résumé, les mêmes autorités que celles des conseils régionaux et départementaux
  • La commémoration de l’abolition de l’esclavage le 10 mai. le 10 MEH. (je rage aujourd’hui sorry)

Fondatrice d'Ultramarines, métisse perdue mais en perpétuelle recherche, plus-pour-longtemps étudiante en philosophie. J'aime le soleil, la mer et les grand⋅es brun⋅es ténébreux⋅ses.