Géographie de l’identité, identité géographique

photo d'un arbre sur une plage

Longtemps j’ai cru que je n’étais attachée à aucun lieu. J’ai grandi avec à l’horizon un voyage permanent (sans me douter que l’empreinte carbone serait considérable), ou au moins, une itinérance, un mouvement qui me permettrait de me détacher des lieux, de dire qu’ils sont pour moi plutôt insignifiants. Souvent je me dis que c’est une bonne manière de penser, parce qu’elle fait tomber plein de revendications du local, de l’attachement à un pays, une région. Maintenant j’ai vingt-deux ans et j’aimerais me promener un peu partout. Peu importe où, que je dis, tant que je bouge. En vérité, ça importe : je supporte assez mal le froid (ça fait trois ans que je suis à Lyon et j’ai trouvé seulement maintenant la tactique vestimentaire pour être suffisamment au chaud tout le temps), et j’aime décidément le soleil et la mer. Dit vite fait comme ça, ça réduit carrément les options de voyage. Mais je peux être audacieuse et plonger dans l’eau froide de l’Atlantique breton. Après tout, rien n’a de sens.

Does it wipe that stupid look off of your face ?

J’ai horreur qu’on me demande d’où je viens. D’une, c’est doucement parfumé de racisme, et de deux, je n’ai pas encore résolu la question de mes lieux, à cause de mon idée d’itinérance. La question n’a que peu de sens pour moi. C’est un comportement ridicule et privilégié de se dire que l’on ne vient de nulle part dans ce sens, et de réclamer le droit d’essayer tous les lieux pour trouver le sien, mais c’est absurde de s’expliquer par son lieu. Je n’ai jamais senti que c’était très important, « là d’où je venais ». Jusqu’à ce que je parte du (presque) seul lieu que j’avais connu, longtemps connu, arpenté (presque) de long en large, apprécié, reniflé, admiré ; finalement un peu aimé.

Comme tout le monde (je crois), je refuse absolument de voir ma personne réduite à une seule chose que les gens connaîtraient de moi. La Réunion c’est compliqué. Il y a très peu de choses simples à expliquer là-bas, j’ai l’impression. Alors quand on me pose la question… mes épaules montent très haut, tombent très bas, je me voûte dans un élan atavique pour me protéger des mots qui de toute façon vont sortir de la bouche de mon interlocuteur-rice.

Qu’est-ce que je pourrais bien lui dire ?

Parfois j’ai envie de raconter des fantasmagories, des choses insensées qui laisseraient tout le monde bouche bée. Choquer pour faire taire. Mais la fatigue est plus forte que moi, et j’abandonne toute tentative d’explication. Promis, demain j’arrête la stratégie de l’abandon. J’aboierai à la première question. Je me raccrocherai à la bouée paternelle qui flotte quelque part dans les Pays de la Loire. Je dirai que je suis née à Paris, je dirai que je n’en ai jamais bougé, mais que j’ai tout oublié. Je ferai la bête.

Je suis complètement démunie quand on me demande. Est-ce que c’est la manière dont je parle, la manière dont je me tiens, la forme de mon nez, le regard de teigne désinvolte que j’affecte parfois ? Est-ce que c’est la manière dont je m’attends à entendre la question insupportable sortir de leur bouche, quand je les vois me regarder avec un air intrigué ? Est-ce que je ne m’intéresse pas assez à cette ville ? Pas assez chauvine pour mon lieu de résidence ?

À chaque fois qu’on me demande d’où je viens, c’est pour me demander qui je suis, en plus de savoir pourquoi je ne suis pas blanche. Le problème avec ça, c’est que je n’ai que très peu l’impression que cette île a forgé mon identité. Et si elle l’a fait, c’est par les personnes que j’ai côtoyé et rencontré, les choses que j’ai faites. Pas les espèces de préjugés qui sont projetés sur ce lieu. Je rencontre encore des gens, j’apprends encore, je grandis encore. Quand on me demande d’où je viens, on essaye de me résoudre par le lieu où je suis née, et où j’ai grandi, qui n’est aucunement le lieu de mon identité. Tout ça fonde ma réponse systématiquement mêlée de grognements à cette question.

By the time reality hits, the chimes of freedom fell to bits

Métisse. C’est un mot que je chéris pour sa simple existence, parce que comme toute bonne étiquette, il colle. Il répond à des questions, même si ce n’est pas à toutes. Ça ne veut pas dire que je suis soulagée de savoir où je me place dans les nombreuses cases qu’on a essayé de me proposer au cours du début de ma vie : c’est, je crois, une position compliquée, un entre-deux (ou un les-deux ?) qui ne permet pas grand-chose. Mon physique fait penser à plein de choses, et chacun essaie de mettre le doigt sur ce que c’est vraiment. Je ne le sais qu’à moitié, mais j’ai prévu d’enquêter. En attendant, les noms de canards et de lapins défilent. Mais je reste un canard-lapin, les deux choses que je pourrais être qui sont là, en même temps, dans la même forme, sur le même visage. Il n’est pas nécessaire de vouloir l’élucider soit en lapin soit en canard. Laissez-moi en paix.

I’ll meet you coming backwards

Depuis quelques temps, je me rends compte que je me suis construite d’une façon problématique, que j’ai choisi (consciemment, inconsciemment?) un côté de mon identité, un côté de ma famille. En ce moment, c’est un choix qui revient me mettre des claques. Alors je soigne mes joues rouges, je me tais et je réfléchis.

Qu’est-ce que j’ai choisi ? Pas La Réunion. Pas l’héritage créole, pas l’histoire créole, pas ça, pas cette île, pas une histoire de la douleur, de l’exploitation et de la galère. Je me suis accrochée à mon père blanc, accrochée à tous ses privilèges, pour les réclamer comme les miens. Je dis toujours qu’aucun créole ne me voyait comme l’une des leurs, mais de mon côté, je refusais d’en être. Je n’ai jamais parlé créole, et je crois qu’il est trop tard pour m’y mettre. Qu’est-ce que ça vaudrait, qu’est-ce que ça voudrait dire, de s’y mettre maintenant ? (Peut-être tout, justement.)

J’ai peut-être besoin d’une sorte de retour aux sources, retourner à l’endroit dont j’ai refusé qu’il me façonne. Je joue à la girouette : sous les alizées, je cultive ma culture métropolitaine, et sous la tramontane, je me sens vidée de ce que je pensais être moi, et je me retourne vers l’île à laquelle on m’attribue, et qui d’après les autres, est chez moi. Mais je me retourne vers le même vide, seulement pour réaliser tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas accueilli, tout ce que je n’ai pas fait mien. Le lapin qui passait pour canard pendant longtemps réalise que tout le monde ne le voit plus que comme lapin. Mais ma fable personnelle serait seulement triste si elle s’arrêtait là. Je suis presque encore au début de ma vie, et en attendant la prochaine crise existentielle, je retourne chercher le lapin, sans oublier de prendre mon côté canard sous le bras.

Voilà tout l’avantage de se retrouver en porte-à-faux entre deux mondes incarnés par deux parents : on a des animaux totems originaux ; le mal du pays ne tombe pas d’un coup, il nous suit en se cachant dans les ombres du jour et de la nuit, prend dans ses bras les images de nos rêves, les fait siennes, et on retrouve ses traces dans la confusion du matin ; et puis on aime l’océan d’une façon inconsidérée.